Les vraies hallucinations en course sont (presque) un mythe

La chronique du Doc Vauthier

Un coureur étendu au sol
Pour lutter contre la fatigue extrême et les illusions, le repos est le seul remède - Photo : Cyrille Quintard

Vous avez peut-être déjà eu l’impression d’halluciner lors d’un ultra, voyant un ravito en pleine pampa alors qu’il n’y avait rien d’autre que des arbres, ou un ours menaçant au lieu de cet énorme rocher près du sentier. Ça fait des anecdotes rigolotes à raconter sur vos « hallucinations » en course, mais au risque de vous décevoir, j’ai le regret de vous annoncer que, non, vous n’avez probablement pas fait d’hallucinations!

Vous avez plutôt été « victime » de pareidolies. C’est ce que je tente de vous expliquer dans cette chronique, en commençant par évoquer les fameux dessins au GPS (GPS drawing) qui défilent sur vos écrans lorsque vous consultez Strava. Vous verrez, il y a un lien!

On est en contact!

On n'envoie pas de spam :)

On est en contact!

On n'envoie pas de spam :)

Les capacités sensationnelles du cerveau

Un « chien saucisse » baleine dessiné au GPS – Photo : Instagram strav.art

Parcourir un itinéraire bien précis à l’aide d’un GPS afin que la trace qui en résulte sur la carte de votre application de course dessine une forme élaborée est une tendance amusante. Si vous avez tourné en rond pendant des heures dans votre jardin durant le confinement, cela donne un gribouillage nerveux, mais certains athlètes, certains artistes GPS n’ayons pas peur des mots, réussissent des prouesses remarquables. Les « meilleures » œuvres sont d’ailleurs ensuite allègrement partagées et commentées sur tous les réseaux sociaux.

Au milieu de cette galerie de traces, on trouve des dessins involontaires, où chacun y voit ce qu’il veut. Moi, par exemple, je réalise régulièrement un parcours en forme de lapin. Ces dessins nous invitent à la rêverie, et laissent libre cours à la force de notre imaginaire, puisque si vous demandez à dix personnes ce qu’elles voient, vous pouvez obtenir dix réponses différentes. Exactement comme lorsqu’on joue à plusieurs à reconnaître les formes dessinées par les nuages et que chacun y voit tout et n’importe quoi, mais avec conviction.

Notre cerveau a cette capacité de reconnaître des formes dans l’informe.

Certains sites en montagne portent le nom de ces formes imaginaires, comme la Tête du Lion, l’un des sommets du Mont-Granier qui surplombe Chambéry. En Bretagne, la Côte de granit rose à Perros-Guirec est jalonnée de rochers aux noms évocateurs (hippopotame, tête de baleine, couronne du roi Gradlon…), etc. Et que dire de l’observation d’un ciel étoilé, dont les constellations portent des noms traduisant l’imagination de nos ancêtres?

Mécanisme de survie

Les cimes des montagnes peuvent se « transformer » sous le coup de la grande fatigue – Photo : Cyrille Quintard

La signification de ces illusions d’optique reste discutable, mais il semblerait que ce soit un mécanisme de survie de l’espèce qui se manifeste par une hyper vigilance et une capacité à repérer un prédateur tapi dans l’ombre ou camouflé dans les herbes hautes.

Et ces pareidolies vont bien au-delà des formes que l’on devine en regardant une trace GPS, un nuage, un ciel étoilé ou la cime des montagnes. Descendez dans la cave d’une maison abandonnée, dans la pénombre, vous serez surpris par la capacité que vous aurez à y voir tout un tas de formes vous rappelant la présence d’une autre personne ou d’une bête sauvage. Si vous courez le soir en forêt, vous vous êtes sans doute déjà fait surprendre également par votre imagination débordante, stimulée par une ribambelle de petits bruits suspects. On a tous ces exagérations auditives qui procèdent du même mécanisme. On entend ce que l’on a envie ou peur d’entendre. On entend plus de bruits inquiétants dans la nuit ou au milieu de nulle part seul en montagne. On perçoit des voix au milieu de bruissements indéfinis.

Cette fonction est gérée par le lobe frontal du cerveau, une zone importante dans la socialisation de l’espèce. Autant dire qu’il ne s’agit pas d’une fonction reptilienne, bestiale, qui contrôle les fonctions vitales de l’organisme, mais bien d’une noble fonction corticale.

Le niveau de stress ou de vulnérabilité ressentie modifie nos perceptions. La dette de sommeil nous fragilise et le fonctionnement cérébral s’en trouve altéré ou modifié. Cela nous expose bien plus à ces fameuses « fausses reconnaissances ».



Fausses reconnaissances ou hallucinations?

La plupart des ultra-traileurs décrivent des hallucinations qui n’en sont pas. Ce tronc d’arbre qui n’est pas un spectateur, cette branche qui n’est pas un serpent, et cette tente de ravitaillement, qui apparaît après seulement 15 minutes d’ascension alors que les meilleurs arrivent au sommet en deux heures, n’existe pas. Oui, mais on a tellement envie de la voir, c’est tellement rassurant psychologiquement de l’avoir en ligne de mire, là, tout près, qu’on l’imagine partout, de manière obsessionnelle. À chacun ses sirènes!

Mais les « vraies » hallucinations sont un peu différentes. Elles sont surtout dangereuses.

L’hallucination n’est pas une « fausse reconnaissance», mais bien la construction d’images ou de sons surajoutés à la réalité, créés de toute pièce par le cerveau. Et on y croit! En général, il nous faut plus de temps pour comprendre que c’était bien des hallucinations et pas la vérité. Autrement dit, si vous vous rendez compte par vous même en passant à côté de la branche que vous avez déliré et que c’est bel et bien une branche, vous ne venez pas d’halluciner au sens médical du terme, vous avez subi une paréidolie. En revanche, si vous n’êtes pas capable de réaliser que vous n’avez pas vraiment vu ce que vous avez cru voir, si l’assistance au ravitaillement n’arrive pas à vous raisonner et que vous continuez d’affirmer que vous êtes poursuivis par des monstres avec des Kalachnikovs, c’est que vous êtes en détresse médicale. En urgence médicale!

Les hallucinations hypnagogiques (celles de l’endormissement) sont le résultat d’une fatigue extrême qui commande un repos immédiat et non négociable, c’est vital! Le risque de chute ou d’accident est maximum et la souffrance cérébrale intolérable pour une activité de loisir. Sachez d’ailleurs qu’une simple micro-sieste peut suffire pour récupérer une petite période de lucidité pour rejoindre des contrées plus hospitalières. Même s’il n’y a pas de chiffres, sachez que ces vraies hallucinations sont très rares, rassurez-vous!

Vous l’aurez compris, les témoignages folkloriques en fin de course ne vont pas s’arrêter, nous continuerons d’avoir des rencontres improbables à partager et d’en rire. Le terme d’hallucination a été galvaudé, en soi ce n’est pas dramatique, mais retenons qu’avoir de vraies hallucinations signifie que l’on est en danger immédiat, et qu’il faut se reposer sur le champ! Avoir des paréidolies signifie que nous sommes dans une situation ressentie comme hostile, difficile, et qu’une certaine fatigue se fait sentir. Il faut rester à l’écoute des signaux de votre corps et les reconnaître pour adapter votre stratégie de course tant que vous demeurez lucides.


Jean-Charles Vauthier est médecin généraliste et médecin du sport. Ultra-traileur, il s’est intéressé à la médecine du trail en tant que responsable médical de l’Infernal Trail des Vosges ou du Trail de la Vallée des lacs. Il dirige également des recherches sur la physiologie de l’ultra endurance en lien avec la Faculté de médecine de Nancy.

À lire aussi :

Distances+ inspire ses lecteurs à mettre le sport dans leur vie, afin qu’ils connaissent une amélioration de leur santé globale, physique et mentale. Notre magazine oeuvre à une société plus saine. Vous pouvez faire une différence pour nous permettre de poursuivre notre mission en devenant un contributeur régulier. Nos articles ne sont pas gratuits : un journaliste a travaillé pour l’écrire. L’information n’est pas produite par magie : nous avons besoin de votre appui pour continuer. Vous lisez Distances+ ? Merci!