Thibaut Baronian : « Ce que j’aime, c’est jouer devant! »

Thibaut Baronian lors de l'Annapurna 100 en Patagonie, finale de la Golden Trail Series 2019 - Photo : Jordi Saragossa / Golden Trail Series

Dans le monde du trail européen, Thibaut Baronian est connu comme le loup blanc. On le reconnaît à ses cheveux bouclés, sa barbe et son sourire rieur. Il conçoit la course à pied comme un jeu et ce dont il raffole, c’est de s’amuser sur les sentiers, toujours avec l’envie de gagner. Distances+ s’est entretenu avec le meilleur athlète de trail français sur la distance marathon, qui est monté sur le podium de la dernière édition de la mythique Zegama, en Espagne.

Toujours bien classé à l’arrivée, le coureur de Besançon et sa grosse cote ITRA (893) a terminé à une prestigieuse quatrième place du classement général de la Golden Trail Series 2019, un circuit international hyper relevé dominé de la tête aux pieds par le grand Kilian Jornet (le circuit compte six courses de trails courts parmi les plus mythiques, le Marathon du Mont-Blanc, Zegama-Aizkorri, Sierre-Zinal, Pikes Peak Marathon, Ring of Steall, Dolomyths Run, ainsi qu’une finale à laquelle participent les 10 meilleurs athlètes au général).

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Thibaut Baronian est un coureur de courtes distances. Ses cuisses musclées, élevées au ski de fond, s’expriment particulièrement bien entre 20 et 42 km, toujours en courant. Marcher n’est pas sa tasse de thé. Depuis 10 ans, il enchaîne les performances (2e et 3e de l’OCC, 2e de la Mascareignes, double vainqueur du 21 km de la Skyrhune au Pays-Basque…) et affiche une remarquable constance malgré l’arrivée chaque année de bataillons de jeunes traileurs affûtés.

Lui, ce qu’il aime, ce sont les bosses (il a gagné les trois premières éditions du sprint ascensionnel Red Bull 400 de Courchevel). C’est grimper, longtemps. C’est partir vite et jouer « la gagne », toujours. Il n’affectionne pas les courses quand elles sont trop techniques, parce qu’il veut que ça pique et que ça se court tout le long du parcours.

Thibaut a performé dès l’adolescence en ski de fond, mais il a arrêté en junior pour faire des études de médecine et devenir kiné. Une profession qu’il n’a exercée que quelques années, avant de se consacrer professionnellement à la course en sentier, en intégrant notamment la sélection des athlètes élites de l’équipe Salomon, aux côtés, entre autres, de Kilian Jornet et de François D’Haene.

Entrevue!

Distances+ : Après une saison 2020 et une coupure totale de trois semaines entre novembre et décembre, tu as repris l’entraînement, mais raisonnablement. Même si tu es pro, tu n’es pas adepte du volume à n’en plus finir

Thibaut Baronian : Je m’entraîne 15 heures par semaine en moyenne durant l’hiver, 10-12 heures en course à pied et le reste en skis de fond. Je fais des distances courtes, donc je bosse surtout la qualité et l’intensité. Une séance par jour. Sauf quand je fais des blocs sur les périodes préparatoires, sur trois-quatre jours ou 10-15 jours avec 16-17 séances. Je fais beaucoup de renforcement musculaire l’hiver, au moins une séance par semaine. Ce matin, j’ai fait 40 minutes de footing et 45 minutes de renforcement global, par exemple.

Je ne suis pas un acharné. J’aime me faire plaisir à l’entraînement, et je ne compte pas mes heures, mais j’aime aussi beaucoup mes jours de repos. Et je me fous de ce que font les autres. J’ai la chance de garder un foncier de mes années de ski de fond qui m’a créé une belle base. Je n’ai pas besoin de faire 20 heures par semaine pour être performant. En faire un peu moins, mais en le faisant bien, ça fait gagner en fraîcheur et en récupération et permet de moins se blesser.

Tu ne te blesses jamais?

Si, je me blesse une fois par an, mais ça ne dure jamais longtemps. J’ai une fragilité sur les chevilles. Il faut que je fasse avec, mais ça ne m’empêche jamais de sortir. Globalement, j’ai plutôt de la chance.

Pourquoi as-tu arrêté le ski de fond, alors que tu étais un grand espoir français?

J’étais dans le top 3 de ma tranche d’âge et je m’entraînais avec Maurice Magnificat (fondeur français triple médaillé olympique). J’ai arrêté parce que j’avais envie d’autre chose. Je voyais le parcours un peu galère des mecs qui continuaient le ski, qui faisaient tous des études de commerce ou qui gagnaient peu leur vie à bon niveau.

Alors qu’en te professionnalisant dans le trail, tu arrives à en vivre?

Je suis passé pro il y a deux ans. Avec les sponsors, j’arrive à gagner ma vie, oui. C’est sûr que les primes de course, lorsqu’il y en a, ce n’est que 1000 ou 2000 euros. Je vois plutôt ça comme de l’argent de poche.

Quelle est ta position sur ces primes de course?

Je pense qu’il faut que ça existe, mais il faut aussi que les montants soient équilibrés entre ce que gagnent les organisateurs versus l’engagement des athlètes élites. Ce serait un juste retour des choses que les athlètes en bénéficient, car il se brasse de l’argent. Aujourd’hui, il n’y a presqu’aucune course qui attire les athlètes avec l’argent.

Photo de Thibaut Baronian prise par Kilian Jornet avant la finale de la Golden Trail Series en Patagonie en octobre 2019 – Photo : Kilian Jornet

Quand on regarde ton long palmarès, il y a un événement qui nous saute au visage, c’est le Marathon du Mont-Blanc (42 km, 2775 m de D+). Tu y participes chaque année depuis que tu as débuté le trail. Tu finis la plupart du temps dans le top 10, mais tu n’es jamais parvenu à faire mieux qu’une quatrième place, en 2018 (il a toutefois terminé 2e du 23 km en 2016). Vas-tu finir par le gagner?

C’est mon rêve de gagner le Marathon du Mont-Blanc. J’ai grandi pas loin de Chamonix, c’est là où j’ai fait mes études et c’est la course qui m’a révélé en 2011. J’avais terminé huitième et premier espoir, ce qui m’avait permis de rentrer chez Salomon. En 2019, je me blesse pendant la course, mais j’étais tout proche du podium. On verra cette année. J’ai toujours envie, mais il y a de plus en plus de monde (avec un gros niveau).

Tu as participé activement aux deux premières éditions du circuit Golden Trail Series, créé en 2018 par Salomon. La densité d’athlètes élites au départ de chacune des épreuves est énorme. Comment vis-tu cela, la grosse compétition, en sachant que tes adversaires sont bien souvent des coéquipiers chez Team Salomon?

On se retrouve sur les courses, on est des copains jusqu’au dimanche matin, puis ensuite c’est chacun pour sa peau, mais on va quand même plus s’entraider que s’entretuer. J’aime bien me retrouver avec les gars de Salomon. Ça fait partie du plaisir de partager. Je le conçois comme ça. Moi, franchement, partir sur une course tout seul, ça me branche moyen.

Tu confirmes que l’image que renvoie Salomon de l’esprit de camaraderie, c’est une réalité?

L’image Salomon n’est pas une façade. On est une bande de copains et c’est chouette à vivre. Il y a beaucoup de densité dans le groupe, mais avoir des mecs très forts, c’est inspirant. 

Et quels sont ceux qui t’inspirent le plus?

J’aime beaucoup la personnalité de François (D’Haene) et bien sûr Kilian (Jornet). Il est toujours au top. Et la rigueur qu’il a, c’est incroyable! Je le vois bien tout gagner et battre tous les records.

Quels sont les autres athlètes qui sont pour toi une source d’inspiration dans ta pratique professionnelle du trail?

Le fondeur français Jean-Marc Gaillard est pour moi une grande inspiration, il a commencé en 1999 et il est encore là. Il en est à son 300e départ de Coupe du monde de ski de fond. Et puis Martin Fourcade (quintuple champion olympique et 11 fois champion du monde de biathlon). On se connaît un peu. Je suis même allé skier avec lui pendant les fêtes de fin d’année.

Thibaut Baronian s’est entraîné cet hiver avec le champion de biathlon français Martin Fourcade – Photo : Martin Fourcade

Tu fêtes cette année ton 10e anniversaire dans la compétition de trail. Quel bilan dresses-tu?

D’abord, en 2010, quand j’ai couru mon premier trail, je ne pensais pas du tout à faire une carrière. Je n’avais aucun objectif. En 10 ans, j’ai été constant dans ma progression, j’ai toujours réussi à gratter un peu chaque année. Depuis 2015, je suis en perpétuelle progression. J’arrive à passer tous les ans un palier et je me fais plaisir dans ce que je fais.

À quoi va ressembler ta saison 2020?

Je vais encore me concentrer sur la Golden Trail. Je vais faire une grosse préparation de quatre mois jusqu’à Zegama en mai, puis ça va être quatre mois de compétition intense. Ensuite, je vais avoir trois mois de libres avant la finale le 8 novembre, si je suis qualifié (il s’est qualifié à chaque fois, à date). C’est une longue période, donc il va falloir bien la gérer. Si je suis out du classement, j’irai aux Festival des Templiers.

Tu affectionnes de toute évidence la distance marathon. Quelles sont les qualités indispensables pour être performant sur maratrail?

Si tu n’es pas polyvalent, tu ne peux pas gagner. Il faut être bon partout, savoir tout faire, monter, descendre… Tu ne peux plus avoir un gros point faible susceptible de te faire perdre du temps.

Ceci dit, tu sembles commencer à songer à l’ultra, du bout des lèvres du moins…

Je ne me vois pas encore cinq ans sur le même format, alors oui, j’y pense, même si ce n’est pas clair encore. J’ai la possibilité de faire des projets off pour me tester, alors je commence comme ça. En novembre, j’ai fait la traversée du Cap-Vert, de l’île de Santo Antao en courant en solo, 96 km pour 6000 m de dénivelé en solo sur une seule journée avec des pacers. J’ai mis 16 heures. C’était un projet sportif et solidaire. On a amené des fournitures scolaires. Et là, je prépare pour décembre 2020 la traversée de huit îles du Cap-Vert en huit étapes, soit 450 km et 16 000 de D+. Je suis en train de bosser là-dessus. On va louer un voilier pour être autonome, en lien avec l’ONG locale Biosfera. 

À travers ces projets-là l’idée, c’est d’un jour pousser la distance. Sur des projets comme ça, je teste mon corps sur plusieurs heures, pour voir comment je me sens, sans pression. Et ça m’a plu. Je sais que j’ai des capacités à courir moins vite et plus longtemps. La course à étapes va me permettre de voir ma capacité à récupérer.

Quelles sont les courses qui te font rêver?

D’abord, j’aimerais remporter une étape de la Golden, un Zegama ou un Marathon du Mont-Blanc, ce serait une belle fête.

Participer à l’UTMB et être devant, ça aussi, ça me fait rêver (il a déjà terminé 2e de l’OCC en 2017 et 3e en 2016).

Ce que j’aime surtout, aujourd’hui, c’est courir sur les courses. Je prends vraiment plaisir à courir (il ne conçoit pas encore l’idée de marcher longtemps sur une course).

L’un de tes dadas, c’est la nutrition. Tu as beaucoup travaillé sur cet aspect de ta préparation ces dernières années et ça a eu un impact sur ton corps.

Oui, je me suis même formé avec le nutritionniste Anthony Berthou. J’ai dû faire pas de mal de changements dans mon alimentation parce que j’avais des problèmes inflammatoires. J’ai changé mon quoditien, mais sans avoir recours à des trucs miracles. Je n’achète rien de tout-prêt, je cuisine tout et avec simplicité et j’aime ça. Je mange plus de fruits et de légumes. Je fais attention à mes omega-3, j’opte pour des huiles végétales, des graines d’oléagineux, des petits poissons comme la sardine que je ne mangeais pas régulièrement avant. C’est plein de petits détails qui mis bout à bout font la différence. Un peu de cuit et de cru tous les jours. Ça a eu un impact sur mon corps. Avant, j’étais plus souvent malade. Je faisais des otites et des sinusites à répétition, et je n’en fais plus. J’ai aussi diminué le gluten et le lait de vache et je ne fais plus d’inflammations. Ce n’est pas que ça, mais les faits sont là. Je récupère mieux et je me sens mieux dans mes baskets.

Quel autre conseil donnerais-tu aux athlètes qui souhaitent s’améliorer rien qu’en changeant leurs habitudes?

Je leur dirais de dormir. Le fait de vivre du trail me donne, c’est vrai, plus de temps pour ça, mais ça a un impact important. C’est de l’entraînement invisible. Je sens vraiment la différence. D’ailleurs, à chaque fois que j’ai abandonné sur une course, sauf une fois où je me suis blessé, c’était uniquement à cause de la fatigue. Je me souviens que j’avais lu le bouquin « Sauvés par la sieste » (de Brice Faraut). Maintenant, dès que je peux, je fais une sieste, j’adore ça!

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