Attention à l’anémie du coureur!

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Simon Benoit sur le parcours de la TDS de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc – Photo : Maindru Photo

Rien ne sert de s’entraîner si notre corps n’est pas équipé d’un « bon véhicule de transport » d’oxygène. Une carence en globules rouges, nos transporteurs d’oxygène, peut porter atteinte aux performances et à la qualité de vie des coureurs. Voici ce qu’il faut savoir sur l’anémie du coureur.

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Le sang est composé du plasma et, entre autres, des globules rouges, des globules blancs et des plaquettes. L’oxygène, qui sert de carburant au cerveau et aux muscles, est lié et transporté par l’hémoglobine à l’intérieur des globules rouges. L’anémie est définie par une baisse du taux d’hémoglobine. Il en résulte immanquablement une baisse d’énergie chez l’athlète.

L’anémie du coureur a plusieurs causes :

Hémolyse (bris de globules rouges)

Le contact des pieds au sol (footstrike) peut provoquer chez certaines personnes un bris des globules rouges. La hausse de la pression intramusculaire liée à l’effort pourrait également être en cause, car le même phénomène est observé chez les nageurs et les cyclistes, deux disciplines sans impact. Lors d’un exercice prolongé, la membrane cellulaire des globules rouges perd sa capacité à se déformer et devient plus fragile et plus encline à l’hémolyse. Chez une grande majorité de coureurs, ce phénomène semble toutefois peu significatif.

Dilution par augmentation du volume plasmatique

Une étude de Robach publiée en 2012 sur 34 ultramarathoniens a démontré que la baisse du nombre total de globules rouges à la suite d’une épreuve de 160 km en terrain montagneux est également peu significative. Les chercheurs ont plutôt noté une hausse du volume plasmatique provoquant un effet de dilution des globules rouges.

Il est d’ailleurs de plus en plus accepté que l’anémie du coureur serait davantage causée par une dilution plasmatique que par une destruction significative des globules rouges. La hausse du volume plasmatique engendre donc un état de « pseudoanémie ». Le mécanisme sous-jacent est peu clair, mais la réduction de viscosité et la dilution des globules rouges dans un plus grand volume de plasma seraient possiblement bénéfiques à une distribution plus efficace de l’oxygène aux tissus.

Pertes sanguines

Lors d’une longue sortie, la circulation sanguine est déviée en priorité vers les muscles au détriment des autres organes. L’estomac, les intestins et la vessie peuvent se retrouver en état d’ischémie (manque d’oxygène). La souffrance des tissus qui en résulte se traduit chez plusieurs coureurs par des pertes sanguines digestives et urinaires qui peuvent devenir significatives lorsque la fréquence est élevée et la durée des épisodes est longue.

Les pertes sanguines les plus importantes sont toutefois provoquées par des cycles menstruels abondants et prolongés, les ménorragies, et touchent donc principalement les femmes. Voici quelques signes qui permettent de reconnaître un cycle menstruel potentiellement pathologique et susceptible de rendre l’athlète féminine à risque d’anémie :

  • plus de 80 ml de perte sanguine par cycle
  • passage de caillots
  • besoin d’une protection double (tampon + serviette hygiénique)
  • changement de protection requis plus que toutes les 2 heures
  • plus de 12 serviettes hygiéniques par cycle
  • literie ou vêtements souillés par un flux abondant

Les pertes sanguines doivent être compensées par le corps. Il devra puiser dans ses réserves de fer pour produire de nouveaux globules rouges. Lorsque ces réserves s’épuisent, nous sommes dans ce que l’on appelle un état ferriprive. Si cet état persiste ou s’aggrave, le corps ne parvient plus à former de molécules d’hémoglobine et le nombre de globules rouges chute. On parle alors d’anémie ferriprive. Elle concerne très peu d’athlètes masculins.

La situation n’est pas anecdotique puisque 35,5 % des marathoniennes présentent des ménorragies et 63 % des femmes qui ont des ménorragies présentent minimalement un état ferriprive. Entre 20 et 50 % des athlètes d’endurance féminines présentent un état ferriprive, contre 17 % chez les athlètes masculins. Et entre 10 et 15 % des femmes athlètes d’endurance féminines vont jusqu’à présenter une anémie ferriprive. 

Un simple déficit en fer peut entraîner des difficultés de concentration, un état de fatigue, une irritabilité, des troubles de l’humeur et une baisse de performance. Il peut également être responsable d’une réduction de l’efficacité du système immunitaire et augmenter l’incidence des infections des voies respiratoires supérieures.

Comment prévenir un déficit en fer ?

Une diète type comporte environ de 15 à 20 mg de fer par jour. Il faut savoir que le corps n’absorbe qu’une petite partie du fer consommé (environ 10 %). Dans la nourriture, 10 % du fer se retrouve sous forme dite « hémique », à savoir dans les viandes et les poissons, et 90 % sous forme dite « non hémique », que l’on retrouve dans les légumineuses et dans certains fruits et légumes.

La forme hémique est beaucoup plus facilement absorbée par la muqueuse intestinale. La consommation d’acide ascorbique (vitamine C) et d’aliments acides facilite encore davantage son absorption. Les végétariens doivent donc consommer environ deux fois plus de fer, étant donné la complexité d’absorption du fer non hémique. Je vous recommande de visiter le site Web de l’association des diététistes du Canada pour vous aider à cibler les sources alimentaires de fer.

Plusieurs marqueurs sanguins peuvent être utilisés pour faire un bilan en fer (bilan martial) et diagnostiquer un état de carence en fer. Le plus fréquemment utilisé est la ferritine.

Les suppléments de fer sont parmi les seuls suppléments recommandés par l’Association américaine de médecine du sport. On pense qu’une supplémentation en fer peut améliorer significativement la performance des athlètes qui présentent un déficit en fer, même en l’absence d’anémie. Il est toutefois important de noter qu’aucun bénéfice ne sera ressenti chez les athlètes dont le taux de fer est normal. Il est même risqué de prendre des suppléments de fer sans suivi vu le potentiel toxique de cette molécule et l’incapacité du corps à excréter les excédents.

Alors, chers coureurs, soyez à l’affût! Les consultations en nutrition sont, à mon avis, nettement sous-utilisées par les coureurs, dont les connaissances en besoins nutritionnels sont trop souvent à parfaire. Le dépistage d’un état ou d’une anémie ferriprive est clairement déficient chez les coureurs à risque, or comme vous l’aurez compris, cela peut mener non seulement à une baisse des performances, mais porter une atteinte significative à votre niveau d’énergie, à votre humeur et à votre qualité de vie. Dans le doute, n’attendez pas, consultez votre médecin pour un dépistage.


Simon Benoit est médecin de soins critiques en urgence, en plus de tenir une pratique de bureau axée sur la médecine sportive. Il est membre de  l’Association  québécoise  des  médecins du sport. Il est également diplômé en physiothérapie et en chiropratique et est ambassadeur de La Clinique du Coureur. Lisez tous ses textes !