Élise Delannoy : « les femmes ont des capacités exceptionnelles sur les longues distances »

Détentrice du record du monde féminin de dénivelé en 24 heures

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La Nordiste Elise Delannoy lors de son record du monde féminin du plus grand dénivelé en 24 h sur un terril - Photo : Sports Drone
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La pandémie a chamboulé nos vies. Les athlètes ont dû s’adapter à l’annulation ou au report de la plupart des compétitions de trail dans le monde. Ils ont dû réviser leurs objectifs et adapter leur entraînement. Depuis le début de l’année 2021, Distances+ a demandé à plusieurs coureurs inspirants de raconter comment ils vivent cette période inédite.

L’athlète française Élise Delannoy a marqué l’histoire du trail à la fin de l’été 2020 en établissant le premier record du monde féminin de dénivelé en 24 heures. Elle est parvenue à cumuler 16 572 m de D+, ce qui correspond à la quatrième performance (connue) de tous les temps, derrière trois hommes (les montagnards français Aurélien Dunand-Pallaz et Patrick Bohard et l’Italien Luca Manfredi).

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Il s’agit d’un authentique exploit, d’autant que l’ultra-traileuse du Pas-de-Calais, loin des montagnes, avait choisi comme terrain de jeu un emblème du Nord, un terril, l’une de ces nombreuses collines artificielles créées par l’accumulation de résidus des mines lorsque ces dernières étaient encore actives.

En l’occurrence, Élise Delannoy, qui a fait ses études à Lille et qui a vécu 15 ans à Arras, avait créé son événement sur le terril 42 à Nœux-les-Mines, devenu en 1996 une piste de ski. Elle a parcouru 278 montées-descentes (520 m de long, 60 m D+) soit 144 km sur cette journée entière d’efforts. La championne est longtemps restée sur les temps du record du monde d’Aurélien Dunand-Pallaz (17 217 m D+) avant de craquer un peu physiquement.

Élise Delannoy, meilleure française du dernier UTMB (7e entre les Américaines Katie Schide et Rory Bosio en 2019), a également cumulé de très bons résultats en trail-running depuis ses débuts en 2013. Elle compte cinq victoires à son palmarès, toutes relativement près de chez elle, sur le Marathon des Plages au Touquet en 2019, au 95 km des Ardennes Méga Trail 2017 (4800 m D+), au 62 km du Trail de la Côte d’Opale 2016 (1100 m D+) et au Radicatrail 2014 et 2015 en Normandie.

Elle est aussi montée sur le podium de la Maxi-Race d’Annecy après sa 3e place à l’Ultra-Race en 2018 (107 km, 7300 m D+) et sur le Tour de la Grande Casse (66 km, 4000 m D+) dans le parc de la Vanoise en 2020.

Depuis le début de l’année, Élise a déménagé du Nord de son cœur pour la Haute-Savoie de ses rêves. Interview!

Élise Delannoy
Élise Delannoy est une athlète du Team Salomon – Photo : courtoisie

Distances+ : Avec du recul, comment as-tu vécu ton année 2020?

Élise Delannoy : 2020 aura été totalement différente par rapport au calendrier que je m’étais fixée. Mon objectif majeur était l’UTMB, mais j’avais aussi coché le 90 km du Marathon du Mont-Blanc, la Maxi-Race d’Annecy et le MIUT sur l’île de Madère. Rien n’a eu lieu.

Donc ç’a été une année très particulière, avec un gros manque d’adrénaline jusqu’en août, avant le trail de la Vanoise, le Tour de la Grande Casse, qui m’a rappelé les bienfaits de se surpasser et qui m’aura permis de faire quelques semaines plus tard ma tentative, réussie, du record du monde de dénivelé positif en 24 heures.

La vie nous réserve des surprises. D’un sentiment de frustration, je suis passée à un sentiment de satisfaction et de joie partagée.

Que retiendras-tu et quels enseignements as-tu tirés de cette période insolite?

J’ai appris à vivre au jour le jour, sans plan défini à l’avance, à improviser selon les événements extérieurs. Comme tout le monde, que ce soit pour le sport ou dans les vies pro et perso, il m’a fallu changer ma manière de prévoir les choses. C’est un exercice pas facile, mais qui oblige à avoir une autre vision, à beaucoup moins long terme, en s’adaptant tout le temps.

Cette période m’a appris à encore plus profiter des petits bonheurs de la vie. Que l’on doit chaque jour se réjouir de ce que nous vivons à l’instant présent sans toujours vouloir aller vers des projets lointains. CARPE DIEM, je pense que c’est quelque chose que j’ai voulu faire durant cette drôle de période, qui n’est pas finie!


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Mon défi du record de dénivelé en 24 heures a été typiquement un challenge fou qui n’aurait jamais vu le jour sans la pandémie. Jamais je n’aurais pensé me lancer dans un projet aussi dingue il y a encore un an. Cette période sanitaire exceptionnelle m’a révélé une chose : je suis capable de me défier seule! J’avais un besoin de m’exprimer, de me lancer un challenge et d’avoir ma dose d’endorphine. Je voulais aussi dire au revoir de manière originale à ma région avant de déménager en Haute-Savoie.

Elise Delannoy
Elise Delannoy lors de son record du monde de dénivelé en 24 heures – Photo : Sports Drone

Est-ce qu’il y avait une motivation supplémentaire à faire cette tentative loin des montagnes?

Je voulais faire cette tentative en faisant passer des messages par la même occasion :

Un traileur qui vit loin de la montagne galère à faire des entraînements de D+. Dans le Nord, les terrils (des collines artificielles créées par l’accumulation de résidus miniers) sont le meilleur moyen de progresser en côte, mais le côté hamster de l’exercice est parfois difficile. Il faut s’accrocher pour préparer un ultra loin des montagnes.

Je voulais aussi montrer qu’une femme a des capacités incroyables sur les longues distances. Malheureusement, peu de femmes font de l’ultra donc on ne s’en rend pas forcément compte. Plus l’effort s’allonge, plus le niveau se nivèle entre les hommes et les femmes. Physiologiquement, cela s’explique par la masse graisseuse plus importante chez les femmes.

Et le dernier message, c’était effectivement pour ma région. Je savais, l’été dernier, au moment où j’ai réalisé mon défi, que j’allais quitter le Nord–Pas-de-Calais pour la Haute-Savoie, donc je voulais mettre en avant un symbole : les terrils. Je voulais aussi « remercier » à ma façon toutes les personnes du Nord qui m’ont soutenue durant l’UTMB l’année précédente et après l’UTMB, parce que j’ai vécu de grands moments de partage fin 2019 grâce à eux. Pouvoir faire cette tentative auprès d’eux était pour moi tout à fait logique.

Élise Delannoy
Élise Delannoy a déménagé du Nord pour s’installer dans les Alpes – Photo : courtoisie

Puisque tu as lancé ton défi sur un coup de tête, penses-tu que tu aurais pu faire mieux, ou que tu pourras faire mieux si jamais tu renouvelles l’expérience?

Je ne m’étais pas du tout préparé spécifiquement pour ce défi. Je n’avais fait aucune sortie de plus de 5 heures durant l’été, aucun entraînement avec les bâtons, aucune optimisation de la nutrition… J’avais fait uniquement deux week-ends chocs pour me tester les deux semaines d’avant, donc je pense qu’avec une prépa spécifique quelques mois avant le résultat, ça pourrait être pas mal. Mais personne ne sait, j’ai peut-être bénéficié de l’effet euphorique de ce projet de dernière minute.

Puisque tu évoques ton émotion, te souviens-tu dans quel état tu étais après ton défi?

Oh oui, je m’en souviens de ce dimanche 20 septembre après-midi. J’étais mal physiquement, impossible de m’alimenter durant des heures, avec des douleurs terribles aux pieds et aux jambes. J’étais allongée au fond de mon lit, mais avec un smile dingue et un sentiment de joie incroyable en lisant tous les messages reçus! C’était vraiment fou cette sensation ambivalente. J’étais heureuse d’avoir procuré autant de plaisir aux autres, ils ont vibré sur une simple idée folle née trois semaines plus tôt.

Tu affirmes que les femmes ont des « capacités exceptionnelles sur longues distances ». Selon toi, est-ce qu’une femme peut battre le record mondial absolu, actuellement détenu par le Savoyard Aurélien Dunand-Pallaz (17 217 m de D+)?

Excellente question! J’attends que le défi soit relevé! J’espère avoir donné des idées à certaines.


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Qu’est-ce que la pandémie et ses conséquences ont eu comme impact sur ta carrière de coureuse de haut niveau?

La pandémie a totalement redessiné les compétitions. Aujourd’hui, tout le monde rêve de raccrocher un dossard et les organisateurs croisent les doigts pour avoir les autorisations. C’est très compliqué en 2021 de dresser un calendrier et de se préparer pour les objectifs. 2020 était une année de transition où l’on a accepté de ne pas avoir nos départs officiels et où les segments Strava et autres challenges ont donné une autre facette à notre sport. Je n’ai pas eu l’impression de perdre une année. Par contre, si 2021 est sur la même lignée, là, je pense que je ne serai pas la seule à avoir un sentiment d’avoir perdu deux années sportives, mais ça, l’avenir nous le dira. Je continue de croiser les doigts!

Élise Delannoy
Élise Delannoy – Photo : courtoisie

Quelle est ta vision d’avenir à court ou long terme sur ta vie sportive?

J’aimerais beaucoup dire que je me vois prendre le départ en toute normalité de nombreux trails et ultra-trails. Par contre, si ce n’est pas possible dans le contexte sanitaire, je me vois bien sur un nouveau projet de challenge personnel. J’ai appris à vivre un nouveau type d’effort à travers la tentative de record de D+ et j’ai beaucoup aimé ce défi parce que j’étais entourée et portée par une énergie collective, c’était une sensation incroyable que j’aimerais retrouver.

Qu’est-ce que tu as en tête?

Aucune idée encore sur le « quoi du comment », on verra en juin selon l’actualité! D’ici là, je vais en profiter pour explorer ma nouvelle région.


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Et si les courses reprennent, à quoi devrait ressembler cette saison 2021 pour toi?

J’ai abordé 2021 dans l’inconnue totale. En fait, j’ai repris les mêmes objectifs de 2020 et j’ai croisé les doigts. Je me suis préparée au MIUT, qui a été finalement reporté. 

En cette fin avril, ce qui est prévu, c’est d’aller à Cantalupo Ligure, en Italie (dans le Piémont) où je prendrai le départ du trail Le Porte Di Pietra, un 72 km et 4500 m D+, le 15 mai. Il faut aller loin maintenant pour participer à des compétitions avec ce virus!

Ensuite, je suis inscrite au 105 km du Swiss Trail Canyon le 6 juin. Et j’espère encore prendre le départ du 90 km du Marathon du Mont-Blanc, ma pépite, pour finir avec l’UTMB.

Élise Delannoy
Élise Delannoy s’entraîne désormais en Haute-Savoie – Photo : courtoisie

Quel message souhaites-tu faire passer à la communauté de traileurs et aux sportifs en règle générale en cette période difficile?

Ça, c’est ma question favorite!

Cette période est très difficile pour tous. Comment réussir à se motiver sans objectif assuré? Pas facile! Je reste motivée en pensant au fait que je suis déjà une grande chanceuse de pouvoir crapahuter, de profiter de mes deux jambes pour courir, de profiter de la nature, de m’émerveiller devant un ciel bleu ensoleillé et devant un paysage.

Le sport étant un équilibre, il aide tellement à se sentir bien, que d’en être conscient est déjà une formidable chance pour chaque jour réussir à passer ce mauvais cap.

J’avoue que les petits plaisirs, comme le bon resto après une longue semaine de taf ou le gros bloc trail, se sont transformés en un éternel refrain : finir à la maison devant des pâtes ou la pizza du quartier (rire).

Je pense que c’est à nous de trouver les petites recettes au quotidien pour égayer nos vies, de garder le sourire et aussi de véhiculer de la joie aux autres. Je pense que cette drôle de période tente de nous isoler alors, bien au contraire, essayons de rester unis et dans le partage. Mon défi de D+ était là aussi pour faire vibrer et faire vivre des émotions aux autres. Pari réussi! Chacun peut se donner un challenge communautaire en attendant que les règles s’assouplissent et que l’on retrouve le bonheur des hugs, des échanges et des sourires sans masque!

Élise Delannoy
Élise Delannoy est ambassadrice élite Salomon – Photo : Salomon

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