Les clés pour bien structurer l’entraînement des enfants et des ados

La chronique du Doc Benoit

PRATIQUE DU SPORT CHEZ LES ENFANTS CHRONIQUE DOC BENOIT - COURTOISIE
Simon Benoit et son fils Édouard lors du Tour du Mont-Royal Brébeuf – Photo courtoisie

Faire bouger nos enfants est une absolue nécessité, mais ne risque-t-on pas d’en faire trop ? Sachant que leur corps et leur esprit sont en développement permanent, doit-on les pousser ? Les freiner ? Les initier à un maximum de sports ? Les inciter à ne se concentrer que sur un seul ? Je vous propose de traiter ce sujet important en profondeur afin de les accompagner au mieux dans leur pratique de l’activité physique.

Les aptitudes fondamentales

Lancer, sauter, courir, nager, dribler, grimper, frapper… les aptitudes fondamentales du sportif sont nombreuses. Elles sont nécessaires pour le développement des compétences physiques, comme l’agilité, l’équilibre, la coordination ou encore la vitesse, auxquelles s’ajoutent les compétences affectives (motivation, confiance), cognitives (savoir, compréhension) et comportementales. On comprend qu’il est souhaitable de pratiquer plusieurs activités sportives pour apprendre à maîtriser ces aptitudes.

Spécialisation précoce ou diversification précoce ?

Dès le primaire, le jeu libre perd des plumes au détriment du sport organisé, avec des règles imposées. Ce dernier favorise la performance, mais il est moins ludique. Or la prédominance du sport organisé dès les premières années d’école va de pair avec l’augmentation de la spécialisation précoce chez les jeunes. On parle de spécialisation précoce lorsqu’une activité sportive est pratiquée plus de huit mois par année chez les moins de 12 ans, et qu’il s’agit d’une pratique exclusive.

À l’inverse, la diversification précoce vise à exposer nos jeunes à toute une palette d’activités sportives permettant le développement de plusieurs aptitudes fondamentales dans un contexte ludique non compétitif. Cette pratique semble maximiser les chances de former des adultes qui demeureront actifs, équilibrés et en santé à travers le développement d’habiletés sociales, cognitives et motivationnelles par le sport. L’idée est de devenir des athlètes complets avant de se spécialiser, vers la fin de l’adolescence (15-16 ans).

Nous savons aujourd’hui que les jeunes qui se spécialisent très tôt persistent moins dans la pratique régulière de sports et de style de vie actif à l’âge adulte.

Est-ce qu’une spécialisation précoce est fondamentale pour devenir un athlète élite ?

Entre 3,3 % et 11,3 % des jeunes athlètes américains atteignent le niveau NCAA (National Collegiate Athletic Association), mais seulement 0,03 % à 0,5 % d’entre eux atteignent un niveau professionnel.

Il semble faire consensus que la spécialisation dans une discipline soit nécessaire pour atteindre un niveau élite ou professionnel, mais à quel moment un jeune athlète devrait-il se spécialiser pour maximiser ses chances de succès ? Sur cette question, il y a débat.

Plusieurs études, dont celles de Côté (2009), Brenner (2013) et Jayanthi (2015), ont démontré que, dans la majorité des sports, une diversification précoce avec spécialisation tardive (à la fin de l’adolescence) mène le plus souvent à un succès au niveau élite et professionnel. On note également que les athlètes qui se sont spécialisés très tôt auraient une carrière professionnelle plus courte.

Il existe toutefois des exceptions. La spécialisation précoce est par exemple essentielle au succès comme athlète de haut niveau en gymnastique, en patinage artistique ou encore en plongeon, parce que ce sont précisément des disciplines où le pic de performance est atteint avant la maturation complète du corps.

L’impact à long terme d’un entraînement intense sur la santé et le bien-être des jeunes élites est toutefois nébuleux. Au moins deux études portant sur de jeunes gymnastes et de jeunes patineurs artistiques n’ont constaté aucun impact négatif sur leur croissance et leur développement pubertaire.

Par ailleurs, les études soulignent que si ce sont les parents qui sont généralement à l’origine de l’initiation d’une pratique sportive chez les enfants, ce serait leurs entraîneurs qui leur imposeraient une spécialisation exclusive précoce avec un volume d’entraînement élevé.

Les risques de la spécialisation précoce en sports d’endurance

Les jeunes athlètes qui se spécialisent précocement en sports d’endurance sont plus à risque de souffrir de déficit alimentaire, de surentraînement, de blessures de surcharge et de fractures de stress. Une attention particulière doit donc être portée à leur nutrition et à la progression de leur programme d’entraînement et de périodes de repos.

Aux États-Unis, la natation et le cross-country, deux disciplines dont la popularité ne cesse de croître depuis 25 ans, sont pointées du doigt. Une semaine d’entraînement de type cross peut inclure de 75 à 90 km par semaine en préparation d’une épreuve de seulement 5 km pour des athlètes de 12 à 16 ans. D’autres programmes comme le Students Run Los Angeles Marathon-Training suggèrent des entraînements de 25 km par jour pour les jeunes qui veulent compléter un marathon.

Devant une charge d’entraînement élevé chez les jeunes, il est essentiel d’être à l’affût du syndrome de surentraînement, qui se manifeste par de la fatigue, une humeur maussade, de l’irritabilité, une baisse de performance, un sommeil fractionné, une perte d’appétit et/ou de poids et une baisse d’intérêt ou de motivation. La fréquence cardiaque au repos le matin peut aussi être accélérée et les résultats scolaires sont habituellement affectés.

Chez les jeunes filles, une aménorrhée primaire peut également être provoquée par un entraînement soutenu (absence de menstruations après l’âge de 15 ans ou après le développement de la poitrine). Les trois symptômes fréquents chez les jeunes athlètes féminines sont le manque d’énergie avec ou sans déficit alimentaire, le dérèglement du cycle menstruel et une densité osseuse faible.

Les recommandations officielles pour structurer l’entraînement de nos jeunes

Force est de constater qu’il y a un grand vide au niveau de la littérature sur la façon de construire un programme d’entraînement sécuritaire pour les jeunes. Par où commencer et où doit-on s’arrêter ? Les réponses à ces questions ne sont pas claires. Pour tenter d’y répondre, voici les recommandations de différents organismes :

– À la base de la pyramide, la Société canadienne de physiologie de l’exercice recommande aux jeunes d’âge scolaire d’accumuler des périodes d’activité physique à intensité modérée à élevée (suer) de 60 min par jour en plus de plusieurs heures d’activités physiques variées d’intensité légère (bouger) structurées et non structurées quotidiennement.

– Devant le nombre élevé de blessures dans les sports d’endurance, l’International Marathon Medical Directors Association estime que l’âge minimal pour participer à un marathon est de 18 ans. Pourtant une étude portant sur 310 jeunes marathoniens âgés de 7 à 17 ans ayant participé au Twin City Marathon entre 1982 et 2007 a rapporté un taux de blessures de 12,9 sur 1000 coureurs, une statistique en deçà du taux moyen de blessures des coureurs adultes.

– Une étude de Krabak publiée en 2016 propose de limiter le volume d’entraînement de 50 à 60 km/semaine à l’adolescence afin de limiter l’incidence des blessures.

– Une autre étude de Jayanthi (2015) propose de limiter l’entraînement à un sport unique et d’augmenter progressivement le volume en fonction de l’âge de l’enfant (10 ans = 10 heures; 11 ans = 11 heures, etc.) pour un maximum de 16 heures/semaine.

– Notre Fédération québécoise d’athlétisme (FQA) propose de limiter les enfants à 1 km de course avant l’âge de 7 ans, à 2 km avant 11 ans, à 3 km avant 13 ans, à 5 km à 15 ans et 10 km à 17 ans. Les sources soutenant ces recommandations ne sont pas disponibles sur le site de la FQA, mais il s’agit de toute évidence de conseils d’experts basés davantage sur l’expérience que sur la science.

– L’American Academy of Pediatrics Council of Sports Medicine and Fitness (AAP COSMF) s’est prononcée contre les entraînements à haut volume et pour la promotion de l’entraînement dirigé selon la motivation de l’enfant et non celle du parent ou de l‘entraîneur. Elle suggère également de limiter la pratique d’un sport ciblé à cinq jours par semaine et de laisser minimalement une journée par semaine sans aucune activité sportive organisée. Elle recommande deux à trois mois de repos complet par année du sport ciblé et une progression maximale de 10 % par semaine du volume d’entraînement.

– L’organisme sans but lucratif Au Canada le sport c’est pour la vie propose quant à lui un modèle de développement à long terme de l’athlète (DLTA) en sept stades respectant les phases de développement de l’enfant.

STADE DLTA

L’avis du Doc Benoit

Laisser la motivation interne d’un jeune guider le volume d’entraînement me semble une recommandation solide. Il est certain qu’un volume élevé d’entraînement comporte des risques. Ce dernier peut tout de même certainement convenir à un jeune talentueux débordant d’enthousiasme s’il est libre de décider de réduire son volume d’entraînement ou même d’y mettre un terme à tout moment. Il devient toutefois sage, à ce moment-là, de s’entourer d’un entraîneur et de bénéficier d’un suivi médical (médecin, phytothérapeute, chiropraticien, ostéopathe, kinésithérapeute) et nutritionnel serré.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il y a dix fois plus d’enfants obèses qu’il y a 40 ans. En 2016, 7,79 % des jeunes garçons et 9,92 % des jeunes filles d’âge scolaire étaient obèses. Les deux grands coupables sont la malbouffe et la sédentarité. Gardons en tête que plus la proportion des enfants sédentaires est élevée, plus les jeunes très actifs paraissent discordants aux yeux de « Monsieur et Madame Tout-le-monde ».

La pratique régulière de sports donne envie de mieux manger et incite à ne pas fumer. Souhaitons que nos jeunes athlètes inspirent leur entourage et soient montrés en exemple comme étant des modèles de citoyens responsables et non pas considérés comme des extravagants qui exagèrent.

Objectif absolu : la recherche de l’équilibre de nos enfants

Nous ne soulignerons jamais assez l’importance d’enseigner aux enfants la recherche d’un équilibre de vie dans lequel chaque aspect (famille, amis, école, sports, amours, loisirs) a une place importante. La connaissance de soi, l’écoute, le contrôle, la remise en question sont tous des aptitudes essentielles au développement de petits individus heureux et comblés. Chaque jeune étant différent, je ne crois pas qu’il soit souhaitable de tous les mettre dans le même panier. Un sourire franc et un rire éclatant demeurent des indicateurs qui ne mentent pas.

La ligne est bien mince entre pousser nos enfants vers la persévérance et le dépassement de soi et dévier vers la projection de nos propres ambitions de parents ou d’entraîneurs à travers les performances de nos enfants. Soyons à l’affût de ces pièges et poussons nos enfants vers la quête de l’équilibre de vie afin qu’ils deviennent des adultes actifs inspirants heureux et en santé.


Simon Benoit est médecin de soins critiques en urgence, en plus de tenir une pratique de bureau axée sur la médecine sportive. Il est membre de  l’Association  québécoise  des  médecins du sport. Il est également diplômé en physiothérapie et en chiropratique et est ambassadeur de La Clinique du Coureur. Lisez tous ses textes !