Les bas compressifs pour courir servent-ils à quelque chose ?

La chronique du Doc Benoit

Simon Benoit au sommet du Mont-Mégantic - Photo: courtoisie
Simon Benoit et ses beaux bas rouges au sommet du mont Mégantic – Photo: courtoisie

Au départ des courses, il est aisé de constater ces dernières années une hausse de la popularité des vêtements compressifs. Les bas sont bons premiers au palmarès des ventes. Pourtant, en course à pied, les seuls « équipements » nécessaires pour performer sont deux bonnes jambes, une cage thoracique généreuse, une patate pleine d’amour et une bonne dose de courage et de détermination. Aucune revue systématique n’a en effet réussi à démontrer de façon convaincante et reproductible un bénéfice franc sur la performance ou la prévention des blessures d’aucun des « supports technologiques » proposés aux coureurs par l’industrie du vêtement ou de la chaussure. Regardons ça de plus près, pour savoir si on enfile des bas, ou pas, avant une épreuve d’endurance.

Quelle est la visée des vêtements compressifs? Parlons physiologie…

Les séances éprouvantes d’entraînement et les compétitions provoquent des dommages musculaires, qui seront induits selon le type, la durée, l’intensité et le niveau de préparation spécifique à l’épreuve en question. Les efforts prolongés comprenant une forte proportion de contractions musculaires de type excentrique (tensions musculaires produites lorsque le muscle s’allonge, comme en descente) sont les plus à risques de générer des dommages musculaires significatifs. Ces derniers provoquent la libération de protéines musculaires, les CK, que l’on peut quantifier dans le sang. Ces bris de fibres musculaires produisent invariablement une réponse inflammatoire de laquelle découle toute une cascade d’effets négatifs perçus pendant la course (fatigue musculaire) et après la course (œdème, perte de force, perte de souplesse et sensation de courbatures). L’efficacité des bas compressifs peut donc être étudiée en mesurant les bénéfices subjectivement, à l’aide de questionnaires de sensation de fatigue distribués aux athlètes, et objectivement, à l’aide de mesures de la performance. On peut également suivre l’élévation et la vitesse de normalisation des marqueurs sanguins, comme les CK.

L’hypothèse de départ selon laquelle les vêtements compressifs auraient un impact positif propose que la compression offerte par le vêtement offrirait une amélioration du retour veineux et limiterait la réponse inflammatoire ainsi que l’expansion de l’œdème. L’évacuation des déchets métaboliques (lactates musculaires et CK) en serait donc potentiellement améliorée. L’immobilisation dynamique procurée par la compression pourrait également réduire l’oscillation des muscles pendant la course et favoriser les paramètres neuro-mécaniques permettant de réduire le nombre de fibres musculaires recrutées et par conséquent la fatigue musculaire.

Pendant? Après?

Deux types de bas sont proposés. Le premier, le bas compressif que l’on porte pendant la course pour réduire la fatigue musculaire, offre une compression de 20-25 mm de Hg. Le deuxième, le bas compressif que l’on porte après l’activité pour accélérer de la période de récupération (accélération de l’évacuation des débris musculaires), procure une compression plus grande allant à la cheville de 30 à 40 mm de Hg et au mollet de 20 à 30 mm de Hg.

Et la science, elle en dit quoi?

En fouillant la littérature sur le sujet, on ne retrouve qu’une seule revue systématique s’intéressant spécifiquement aux populations de coureurs. Voici les conclusions de cette revue publiée en 2016 dans Sports Medicine. Elle est basée sur 32 études comprenant au total 495 coureurs :

  • Aucune amélioration de performance sur les temps de course
  • Aucune amélioration sur les paramètres sanguins
  • Aucune amélioration sur les paramètres cardiaques
  • Aucune amélioration sur la température corporelle
  • Faible impact positif sur l’économie de course
  • Faible impact positif sur la clairance des marqueurs de dommage musculaire (CK)
  • Impact positif significatif sur le délai de perception de fatigue musculaire et la quantité de courbatures post-exercice (questionnaires subjectifs)

Dans cette revue systématique, deux études publiées en 2015 concernant des marathoniens ont davantage attiré mon attention.

La première, publiée dans Journal of Orthopaedic and Sports Physical Therapy, est l’une des rares études à comparer les bas compressifs à un groupe placebo. Elle n’a démontré aucun bénéfice sur aucun paramètre concernant un groupe de 34 marathoniens.

La deuxième, publiée dans le Journal of Strengh and Conditioning, s’est intéressée spécifiquement à l’impact du port de bas compressifs portés après une épreuve sur les paramètres de récupération. Les 33 coureurs de marathon sélectionnés devaient porter des bas compressifs pendant 48 heures après leur marathon. Deux semaines plus tard, on leur a fait subir une épreuve standardisée de recherche de point d’épuisement sur tapis roulant afin de vérifier leur niveau de récupération. Les résultats ont démontré un impact positif de 5,9 % chez les coureurs ayant porté les bas de récupération.

La morale de cette histoire

Comme dans tout choix thérapeutique, on se doit de soupeser les risques et les bénéfices. Il est certain qu’un bas compressif mal ajusté et trop serré risque de nuire à la contraction musculaire et à la circulation. On peut supposer que les bas utilisés dans ces études ont été choisis soigneusement pour les sujets sélectionnés, ce qui n’est pas toujours le cas pour le coureur récréatif, en magasin. Mon analyse de la littérature n’est pas parvenue à me convaincre que les bénéfices potentiels du port de bas compressifs pendant une épreuve outrepassent leur potentiel de nuisance. Le seul bénéfice significatif clair relevé dans la littérature concerne la perception de fatigue, qui est un critère très subjectif nettement influencé par le niveau de confiance des athlètes.

Rappelons que les données probantes des études sont très hétérogènes et que la seule offrant un comparatif avec groupe placebo n’a noté aucun bénéfice sur aucun paramètre. Il est également difficile de comprendre comment le fait de moins ressentir de faiblesse musculaire ne se traduit pas par une amélioration des performances objectives, comme un meilleur temps de course.

D’un autre côté, les risques de nuisance du port de bas de récupération portés après l’activité me semblent nettement plus faibles vu la dynamique beaucoup moins complexe du muscle au repos. Leur utilisation paraît donc plus alléchante, même si, encore une fois, les résultats des études ne sont pas très convaincants (meilleur ratio risques-bénéfices). Certains verront toutefois moins d’attrait à l’idée de faire honneur à leurs beaux coloris sous l’édredon plutôt que sur les sentiers!

Il est important de garder en tête que la majorité des publications disponibles sont de faible puissance et que la méthodologie est imparfaite, ce qui nuit à l’établissement de conclusions solides.

Si vous êtes déjà adeptes et convaincus, ne changez pas vos habitudes à la lecture de cette chronique. Je crois simplement que les avancées technologiques offertes aux coureurs ont davantage à offrir en matière de confort vestimentaire qu’en matière de bonification des performances.


Simon Benoit est médecin de soins critiques en urgence, en plus de tenir une pratique de bureau axée sur la médecine sportive. Il est membre de  l’Association  québécoise  des  médecins du sport. Il est également diplômé en physiothérapie et en chiropratique et est ambassadeur de La Clinique du Coureur. Lisez tous ses textes !