Derrière l’objectif : le travail passionné des photographes et vidéastes de trail

photo Alexis Berg
Une des photos choisies par Alexis Berg pour l'écriture de cet article - Photo : Alexis Berg

L’homme est allongé dans une rivière, les yeux fermés et les bras en croix, la tête à moitié immergée. Sa bouche entrouverte témoigne du soulagement apporté par cette halte. Ses vêtements sont gorgés d’eau, ils collent à sa peau et flottent en partie à la surface. On comprend la fatigue extrême et la chaleur ambiante, toute l’ampleur de l’épreuve qu’il a l’air de s’infliger, livré à lui-même dans ce décor naturel.

À la décrire comme à la regarder, l’image revêt un caractère iconique. On pourrait croire à un tableau. Il s’agit pourtant bien d’une photo de François D’haene capturée par le photographe et réalisateur Simon Dugué lors de la Diagonale des Fous 2023. Bob sur la tête, lunettes de soleil relevées, le quadruple vainqueur de la course se rafraîchit dans le cirque de Mafate. Il ne gagnera pas cette fois. Pour son retour sur l’île de La Réunion, symbolisant l’issue de plusieurs mois de convalescence suite à une grave blessure à la cheville, il terminera 8e, déterminé à honorer ces retrouvailles malgré la souffrance et les coups de chaud. Emblématique, le cliché tire sa force de sa capacité à dire tout cela à la fois. 

En l’observant, on ignore en revanche les conditions dans lesquelles Simon Dugué a immortalisé cet instant. Était-il là par hasard, au bon moment, au bon endroit ? Comment s’est-il rendu sur cette portion du parcours, réputée peu accessible ? Ce jour-là, le vidéaste a effectué une quarantaine de kilomètres à pied pour suivre l’athlète sur les sentiers, le retrouver à différents points de passage, en se déplaçant au maximum par ses propres moyens. « C’est ainsi que je vois mon métier, et je n’ai pas envie de le voir autrement », témoigne-t-il. Courir après les coureurs en somme, être au cœur de leur effort, quitte à souffrir, comme eux.

Simon Dugué s’entraîne régulièrement. Pour se sentir apte à travailler à sa manière mais aussi parce que ses sujets de prédilection – les sports d’endurance – le passionnent au point de les pratiquer. Installé dans le Beaufortain (Savoie), ce traileur confirmé a notamment terminé 27e de la TDS en 2024, détient un record personnel sur marathon en 2 h 34 min 41 s, et s’est qualifié pour l’UTMB 2026 après une 9e place sur l’Andorra 100 by UTMB en juin dernier.

Dans l’univers du trail, la plupart des professionnels de l’image considèrent qu’être en bonne forme s’avère essentiel pour leurs missions, aujourd’hui en grande partie commandées par des acteurs privés – des marques d’équipementiers en l’occurrence – qui régissent le milieu. Ces sollicitations peuvent aller d’un simple « shooting produits » à l’accompagnement d’athlètes ou de groupes d’athlètes lors de compétitions, d’entraînements, de stages voire même de saisons entières, parfois sur des terrains engagés tels que des sentiers techniques ou des crêtes de montagnes.

Courtney à la Forclaz
L’ultra-traileuse Courtney Dauwalter à la Forclaz, lors de la « fan zone » organisée par les Genoux dans le Gif durant l’UTMB 2023 – Photo : Margaux Le Map.

4e féminine lors du trail du Ventoux  – 48 km et 2800 m de dénivelé positif – en 2025, la photographe Margaux Le Map voit surtout dans sa pratique sportive une opportunité de partage supplémentaire avec celles et ceux qu’elle cadre derrière son objectif. « Je ne pense pas avoir davantage de légitimité aux yeux des marques parce que je cours, relate la jeune femme. Mais partager une passion est un moyen de connecter plus facilement avec les gens ». On doit notamment à celle qui vit près d’Annecy (Haute-Savoie), une séquence vidéo marquante de l’UTMB 2022 : Tom Evans revenant en fin de course sur un Jim Walmsley moribond, entre le col des Montets et la Tête aux Vents, lui ravissant ainsi la troisième place du classement. 

« Tu peux être créatif n’importe où ! »

Se donner les moyens d’être au cœur de l’action, en haut des cols et sur des chemins reculés, est-ce la seule façon de capturer des clichés réussis ? De belles images ? Non, selon Alexis Berg, pourtant lui aussi adepte du travail de terrain, au plus près des athlètes et de leur performance. « Que ce soit avant ou maintenant, il y a toujours eu plein de photographes de trail qui ne vont pas du tout en montagne, explique celui qui est considéré comme un pionnier en la matière. Ils se déplacent assez peu, optent pour des zones accessibles, ne bougent pas beaucoup du rayonnement autour des voitures, et il faut respecter ça. Cela ne les empêche pas d’être très talentueux et de faire du bon boulot. »

D’autant plus que, comme dans tout domaine artistique, le « beau » et l’esthétisme demeurent une affaire subjective. Avec l’expérience, le photographe et réalisateur Justin Galant s’est d’ailleurs rendu compte qu’un paysage idyllique ne garantissait pas une « belle » photo. « Longtemps, je me suis dit que j’étais limité car je pensais ne pas pouvoir aller partout, physiquement, témoigne-t-il. C’est faux, une mauvaise réflexion, tu peux être créatif n’importe où ! » Et d’ajouter : « Aujourd’hui c’est complètement l’inverse : j’essaye de remettre en question les photos et les vidéos que je propose alors que je sais que je peux aller partout. Parfois, je suis au bon endroit mais je n’ai pas fait des trucs fous, c’est un peu décevant ».

marathon des sables
Anthony Deroeux n’hésite pas à photographier des coureurs en train de vomir, pour refléter la dure réalité du sport – Anthony Deroeux.

Pour mettre toutes les chances de leur côté, ces professionnels de l’image tentent de visualiser à l’avance ce que leurs prises de vue pourraient donner. Faculté indispensable, l’anticipation n’est pourtant pas non plus gage de réussite. « Généralement, tu te mets à un point précis, et tu te dis que le coureur va y passer, avec telle foulée, telle lumière, dissèque Anthony Deroeux, qui a accompagné Mathieu Blanchard dans plusieurs de ses aventures ces dernières années. Tout s’annonce au mieux et puis, dans 95 % des cas, il ne passe pas là où tu l’espérais, ça change tout, et tu n’obtiens pas la photo parfaite. » Parfois, c’est la connivence entre ceux qui se trouvent devant et derrière la caméra qui pénalise le travail. Lorsqu’un sportif en difficulté aperçoit au loin un photographe, le naturel peut revenir au galop et un sourire éclairer un visage plongé dans la souffrance. « Cette situation m’embête, explique Alanis Duc, qui suit les équipes de France de trail et de course en montagne pour la Fédération française d’athlétisme et possède par ailleurs une sélection junior sous le maillot bleu. Je ferai tout pour me faire oublier davantage sur le spot suivant, et ainsi capturer les émotions liées à l’effort. »

Quoi montrer ? C’est une question de « feeling » et d’éthique

Souvent, la question n’est pas uniquement de savoir quand appuyer sur le déclencheur, mais s’il le faut. Anthony Deroeux explique que certains moments difficiles font partie intégrante de l’épreuve et peuvent, dans un cadre respectueux, être montrés pour témoigner de la réalité du sport de haut niveau. Lors du Marathon des Sables, par exemple, il lui est arrivé de documenter des situations de grande détresse physique, tels que des vomissements, non par voyeurisme, mais pour rappeler que ces courses sont exigeantes et que rien n’y est facile ni acquis. « Ce sont des photos fortes, des moments importants à transmettre pour que le sport ne soit pas perçu comme quelque chose de facile et d’acquis », complète-t-il.

Pour Margaux Le Map, la décision relève avant tout du « feeling ». Par exemple, quand elle voit son amie Marie Goncalves, athlète du team Asics, franchir blessée la ligne d’arrivée du Marathon du Mont-Blanc en 2024, son réflexe est d’aller la soutenir plutôt que d’actionner son appareil. « Pareil, quand je suis avec Anaïs Quemener dans la salle de bain et qu’elle se change, je ne vais pas la shooter à ce moment-là » [NDLR : une de ses photos a été reprise pour illustrer la couverture du livre de la double championne de France de marathon, « Tout ce que je voulais c’était courir », publié aux éditions Flammarion].

Dans un contexte économique où les missions sont données par des marques, dans l’optique que les images servent leurs produits, l’enjeu est évidemment de mettre en valeur les athlètes sponsorisés. Communiquer ? Informer ?

À cela s’ajoute le regard bienveillant de ces professionnels. « Si, sur la photo, l’endroit est magnifique mais que je n’ai pas la bonne foulée, qu’avec la position du pied au sol on distingue de la cellulite sur la jambe, je ne vais pas envoyer la photo, décrypte Margaux Le Map. Peut-être que l’athlète n’a aucun problème avec son corps et le fait d’avoir de la cellulite, mais je sais que ça peut être problématique pour certaines coureuses. Il y aura d’autres shots. » Même chose pour Alanis Duc, qui conserve toujours à l’esprit l’hostilité potentielle des réseaux sociaux, supports sur lesquels sont majoritairement diffusés ses travaux. « Je me refuse de photographier les femmes en position basse, en salle de musculation, précise-t-elle. C’est bête mais je sais qu’un bad buzz est vite arrivé. »

« Pour moi, l’éthique ne dépend pas de qui est ton client mais de ton travail en général, pose Alexis Berg, réalisateur du film « Run Again » sur le chanteur du groupe Archive, Dave Pen, et sa Spine Race. Il s’agit de savoir si tu vas respecter le consentement des gens que tu photographies, leur intégrité, si tu vas prendre des images qui vont être dégradantes. Pour moi c’est l’éthique, qui n’a rien à voir avec le cadre du travail. »

Dans le cadre de cet article, Distances+ s’est entretenu, sans être exhaustif, avec Alexis Berg, Alanis Duc, Anthony Deroeux, Simon Dugué, Manuella Feuillet, Justin Galant, David Gonthier, Margaux Le Map, Colin Olivero, Cyrille Quintard, John Raimbault et Guillaume Salem.

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La couverture du podcast La Bande à D+ est signée Des Bosses et Des Bulles