Gediminas Grinius : le militaire devenu champion de l’Ultra-Trail World Tour

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Gediminas Grinius à la Transgrancanaria 2016 - Photo : Trail Running Factory

Le champion de l’Ultra-Trail World Tour (UTWT) 2016 est un militaire lituanien revenu lourdement commotionné d’une mission en Irak. Son psy lui avait « prescrit » des séances de course à pied pour alléger ses maux de tête et ses crises d’angoisse. Bon soldat, il a chaussé ses souliers sur le champ. Il a gambadé longtemps, très longtemps, et ne s’est plus jamais arrêté. Virtuose des sentiers, il s’est presque instantanément imposé sur les terrains escarpés du monde entier. Distances+ s’est entretenu avec Gediminas Grinius.

Notre homme, que l’on reconnaît entre tous à sa carrure, ses tatoos et son crâne rasé, a 37 ans. Il court depuis presque 10 ans. L’endurance est son médicament, qu’il prend aussi régulièrement qu’il est constant dans l’effort, et on comprend en lui parlant qu’elle lui a en quelque sorte « sauvé la vie ».

« J’ai commencé à courir dans le cadre de mon traitement contre les angoisses dues à un syndrome de stress post-traumatique dont j’ai souffert à mon retour de mission en 2007, confie-t-il. J’avais besoin de courir de plus en plus, et de me lancer des défis toujours plus grands. C’est comme ça que j’ai découvert la course en sentier et, en particulier, l’ultratrail. J’ai rapidement eu la piqûre. »

Le patron de l’UTWT, Jean-Charles Perrin, dit de lui qu’il est « né en même temps que l’UTWT ». Repéré pour ses capacités hors du commun, Gediminas Grinius a reçu un coup de pouce financier par l’intermédiaire du programme d’aide aux athlètes de l’organisation, qui lui a permis d’enchaîner les compétitions du circuit dès sa première édition en 2014.

Il en a tiré profit, puisqu’il a terminé troisième la première année et deuxième la suivante, avant de mériter la couronne du circuit mondial en 2016.

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En trois ans, il s’est construit un formidable palmarès. Il a remporté en 2015 la Transgrancanaria (125 km, 8 500 m de D+) sur une île des Canaries et l’Ultra-Trail du Mont-Fuji (169 km, 9 500 m de D+)  au Japon, et il est monté sept fois sur le podium. Il a notamment décroché la « médaille d’argent », arrachée au prix d’une remontée d’anthologie, lors du dernier Ultra-Trail du Mont-Blanc, marqué par une canicule ravageuse.

En dépit de la régularité de ses résultats et de son titre de champion de l’UTWT, il ne se considère pas comme le meilleur ultramarathonien en sentier. « Il y a des coureurs bien plus forts que moi », affirme-t-il, même s’il pense quand même être dans le top 10 mondial, avec l’humble espoir de devenir un jour numéro un.

Si son engagement et sa progression ne sont pas spécialement inspirés par un coureur en particulier, il dit adorer courir avec des gars comme Javier Dominguez Ledo, Jordi Gamito Baus ou, encore, Marco Zanchi, tous des coureurs élite qui l’ont « aidé à devenir meilleur ».

La Diagonale, son Graal

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Gediminas Grinius lors de la Transgrancanaria 2016 – Photo : Trail Running Factory

La course préférée de Gediminas est une compétition où il a « du mal à performer » : la Diagonale des Fous, une épreuve d’une difficulté et d’une exigence physique et mentale exceptionnelles à travers l’île de La Réunion et ses volcans.

Il avait échoué au pied du podium en 2014 et avait été contraint à l’abandon les deux années suivantes. En octobre dernier, sa galère a pris fin au sommet du terrible piton rocheux Maïdo, « en raison de plusieurs blessures et de la fatigue physique accumulée au cours des trois dernières années ». C’était l’ultramarathon en sentier de trop, mais c’est celui qu’il a le plus à cœur de gagner un jour.

De lui, on pourra retenir, pour le symbole, son abnégation dans la dignité, en dépit de l’énorme déception qu’il a essuyée : il est resté sur place pour applaudir et motiver tous les courageux qui venaient de passer l’une des principales difficultés de l’épreuve, avec la perspective vertigineuse sur le cirque de Mafate.

« Ils avaient tous besoin d’encouragements et ça m’a fait plaisir de partager ce moment avec eux, dit-il. Je ne cache pas que j’étais blessé dans mon for intérieur, mais après tout, c’est juste une leçon qui me fera progresser. » Un homme d’une grande classe.

L’année précédente, il avait vécu sa plus grosse déception sportive en carrière à la Diagonale, où il venait pour gagner. « J’ai été incapable de finir en raison de la pression que je m’étais mise avant le départ. Les choses ne se sont pas passées comme prévu et je me suis posé des millions de questions. »

Derrière la Diagonale, ses ultras de prédilection sont l’Ultra-Trail du Mont-Blanc et la Western States, deux autres courses mythiques de l’ultramarathon en sentier, où il s’est déjà brillamment illustré.

Champion

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Gediminas Grinius au fil d’arrivée lors de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc – Photo : Trail Running Factory

Après sa deuxième position à Chamonix autour du Mont-Blanc, en août, Grinius a su qu’il serait sacré, que les lauriers du championnat annuel lui revenaient. Il avait atteint son objectif. Mais lorsque la nouvelle est devenue officielle, il n’a pas fanfaronné.

« Rien n’a changé, dit-il. Je ne me suis pas senti différent. J’étais content bien sûr, mais probablement moins que lorsque j’ai terminé troisième du circuit en 2014. Là, mon rêve devenait réalité. J’ai travaillé fort pour cela ».

Le champion de l’UTWT est apparemment anonyme dans son pays, où il s’entraîne entre une et trois heures par jour « sur les chemins plats ».

« Je suis moins connu en Lituanie qu’ailleurs dans le monde où la course en sentier fait partie de la culture, dit-il. Les médias locaux ne parlent pas de moi. Ils ne rapportent pas mes résultats. La raison est simple : nous n’avons pas de montagnes, donc peu de personnes s’intéressent à l’ultratrail et, en plus, ce n’est pas (encore) un sport olympique. Mais c’est correct », ajoute Grinius, qui se moque bien de ce manque d’attention.

Il regrette en revanche de ne pas pouvoir s’investir davantage et devenir un ultramarathonien en sentier professionnel.

« Je suis toujours militaire, je ne pourrais pas vivre de la course en sentier, ce n’est pas la NBA, ironise-t-il. Je me disais que gagner l’UTWT me permettrait peut-être de m’y consacrer pleinement, mais c’est impossible. En ce sens, l’année qui s’en vient sera cruciale, car je vais devoir choisir ce que je fais : courir, ou rester soldat. J’ai conscience que je vais sûrement faire moins de course et me recentrer davantage sur mon travail au sein de l’armée. » Dommage pour tout le monde.

Or, c’est justement comme militaire qu’il a réalisé qu’il avait des capacités au-dessus de la moyenne. « Mon niveau d’endurance et de résistance à la douleur était plus élevé que chez les autres », reconnaît-il.

Équilibre

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Gediminas Grinius – Photo : Trail Running Factory

Gediminas Grinius semble avoir atteint non seulement les sommets de l’ultramarathon en sentier, mais aussi un équilibre dans sa vie. Il est devenu un athlète serein. « Je pense simplement être chanceux. Je me suis énormément entraîné, mais ma recette c’est “rêve avec patience”. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus relax qu’avant, j’ai du plaisir dans la vie et ma famille profite de ces moments avec moi. Ça me rend heureux et fier. »

Au cours de l’entrevue, Grinius évoque beaucoup sa famille, qui semble être sa priorité absolue. Il a d’ailleurs pu constater que la course l’avait apaisé psychologiquement et que cela avait eu une incidence positive sur ses proches.

« Je pense être un bon père, se félicite-t-il. Après ces trois années, je vais certainement passer davantage de temps auprès de ma famille et expliquer à mes enfants qu’il n’y a rien de plus important que de passer du temps avec eux. Ils grandissent et j’ai le sentiment qu’entre mon emploi de militaire et la course à pied, je perds beaucoup de temps précieux. »

« Aujourd’hui, j’essaie aussi de transmettre le virus du trail à travers mon propre projet, Trail Running Factory, en organisant des camps d’entraînement partout dans le monde ».

Gediminas estime que la course à pied lui a apporté la paix intérieure, le sentiment de bien-être et la sérénité. Regardez-le courir, son sourire n’est jamais bien loin.

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