Point de Côté et Genoux dans le GIF : l’ironie du sport

Couverture de Point de Côt numéro 2
Couverture de Point de Côté numéro 2

À l’occasion de la Maxi-Race d’Annecy, en mai dernier, Distances+ a rencontré Robin Schmitt, l’un des deux traileurs railleurs qui animent de leur esprit vif la populaire page Facebook humoristique Les Genoux dans le GIF. Il est aussi co-rédacteur en chef de la piquante revue annuelle Point de Côté dont le deuxième numéro – excellent en passant – vient de sortir.

Provocateur invétéré, Robin, qui bosse dans la comm’, fait équipe avec son amoureuse, Marion Leyendecker, une prof de math. En marge de leurs activités professionnelles respectives, le couple prend, depuis bientôt six ans, un malin plaisir à s’inspirer de l’actualité de la course en sentier pour gifler publiquement par publications interposées ces coureurs qui se prennent un peu trop au sérieux et se moquer rigoureusement des athlètes vénérés par la communauté. Tout y passe pourvu que cela fasse rire. Jaune ou à pleines dents. C’est sarcastique, mais rarement méchant. Parfois cassant, mais plus souvent qu’autrement hilarant.

Dans ce café situé à trois pas de chez lui et à deux du lac d’Annecy, où nous nous étions donné rendez-vous, Robin Schmitt est arrivé avec un grand sourire qu’il n’a pas lâché de la conversation. Si l’on s’attendait à avoir en face de nous un Français gouailleur et râleur, jamais content, qui casse et vanne tout ce qui bouge avec une pointe d’agressivité, c’est raté. Le jeune homme, si cinglant derrière son écran, se révèle éminemment sympathique et apparemment doux comme un agneau. Presque gêné même. Il faut dire qu’il préfère que l’on se focalise sur ce qu’il fait, plutôt que sur qui il est. D’ailleurs, il ne tient pas à ce qu’on lui voit le bout du nez. « Je ne souhaite pas du tout apparaître. Ce n’est pas que je veuille préserver mon identité, c’est juste que moi, on s’en fout, ce sont Les Genoux dans le GIF et la revue qui comptent », a-t-il insisté parce que nous voulions publier une photo de lui pour illustrer cet article.

Dénoncer en faisant rigoler

En partant, ce spécialiste du kilomètre vertical est un passionné, qui aime profondément le trail et qui connaît bien son sujet. Il court donc, et il aime la montagne au pied de laquelle il a posé ses valises il y a quelques années. Alors qu’il était encore étudiant, il raconte qu’il a décidé avec sa copine, lors d’une soirée un peu trop alcoolisée, de lancer un blogue avec des GIF, parce qu’ils étaient alors à la mode. Ils ont lancé leur Tumblr pour se moquer de tout ce qui les agaçait dans les courses et dénoncer en faisant rigoler les dérives stylistiques et vestimentaires des traileurs, la propagation détestable des coureurs ˝m’as-tu-vu?˝ sur les réseaux sociaux, l’essor des courses business ou encore les trails urbains et certaines affiches « des courses à saucisson » qui n’ont pas d’allure…

Lors de leurs premières attaques satiriques, les vêtements de compression devenaient très tendance et on avait peine à respirer rien qu’en regardant les athlètes de Salomon en avant du peloton. Robin et Marion trouvaient ça complètement ridicule et ils se sont lâchés, bien comme il faut, pendant des mois et des mois, pour caricaturer ce qu’ils estimaient être une aberration, eux qui affectionnent le petit short fendu sur le côté. Ils ne sont pas tendres non plus avec celles et ceux qui passent leur temps à projeter sur Instagram une image stylisée, vide et creuse de la course à pied. « Ils n’ont rien à dire, mais ils le disent quand même. Courir, il faut le faire pour soi, pas pour fanfaronner sur les réseaux sociaux », résume Robin, qui préfère mettre l’accent sur les aspects les moins reluisants de ces courses qui vont parfois jusqu’à nous faire perdre notre dignité au prix d’une ligne d’arrivée.

Plus de 41 000 abandonnés sur Facebook

La page Facebook des Genoux dans le GIF, qui a pris le relais du Tumblr historique, compte plus de 41 000 abonnés désormais. Les GIF ont notamment laissé place à des photos, qu’il décortique à souhait, cherchant l’humour dans les détails.

Ce petit délire de Robin et Marion est devenu un succès qui rallie les traileurs, élites comme anonymes, dont l’autodérision est souvent mise à rude épreuve, à l’image du champion français Ludovic Pommeret (vainqueur de l’UTMB 2016), qui fait régulièrement l’objet de publications pour souligner son énorme attaque du talon, risquant apparemment à chaque impact de déclencher un tremblement de terre. « C’est plaisant de savoir que ce que tu dis comme bêtises, ça plaît aux gens, assure Robin. On essaie de ne pas se prendre au sérieux. On préfère rire. On est là pour sanctionner gentiment. La plupart des champions épinglés ont du second degré et de l’autodérision. Certains répondent. Ils ont l’intelligence d’en rire. » Pommeret, d’ailleurs, le fait à chaque fois, paraît-il.

Pas de méchanceté, mais de quoi décontenancer

Ceux qui ne sont pas très à l’aise avec l’ironie et le 10e degré risquent d’être un peu surpris, décontenancés, choqués même, possiblement. Car Les Genoux dans le GIF ne font pas dans la dentelle et n’épargnent personne. Mais une fois que les codes de lecture sont bien intégrés, chaque publication devient un bonbon. Il n’y a pas de méchanceté dans l’intention, affirme Robin, estimant à la louche que « la part des posts méchants est de 0,1 % ». Il lui est toutefois arrivé de réaliser après coup qu’il était allé trop loin.

Si l’humour est tout le temps mis de l’avant quand on évoque Les Genoux dans le GIF, il faut souligner la grande qualité de l’oeuvre satirique en continue. Robin écrit très bien. Il maîtrise et manipule les mots et les images avec une efficacité redoutable. Son style est incisif et son propos est radical et tranchant, sans concession. Il a l’art de comparer pour gifler, en quelques phrases brutales, sèches, bien senties. « J’aime écrire court, faire des punchlines » en bon français, confirme-t-il. Mais les publications sont soignées. Il mesure et joue avec chaque mot. « Parfois, ça me prend une demi-heure pour écrire un ˝post˝ », reconnaît-il.

Ceci dit, « j’ai de plus en plus de plaisir à faire plus long. À écrire des portraits, en étant assez précis. J’essaie d’être rigoureux. » Robin Schmitt fouille régulièrement dans la mémoire de notre sport pour mettre en valeur les champions d’hier, illustres anonymes aujourd’hui, pour qui il a clairement un petit penchant. Ou pour en ressortir des images jaunies des courses en sentier d’antan, qui ne ressemblent plus à rien de ce que l’on connaît. Imaginer l’ancêtre de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. C’est fascinant. Et surtout c’est différent de tout ce que l’on pouvait voir ou lire jusqu’à maintenant.

Point de Côté, une revue décalée et pointue

C’est ce petit plaisir pimentant son quotidien qui a mené à la revue Point de côté, elle même inspirée du magazine Pédale! une revue déjantée sur le monde du cyclisme publiée tous les ans avant le Tour de France. « Il y a très peu de pub, des articles longs et documentés, des portraits de coureurs, du contenu inédit que l’on ne lit nulle part ailleurs et un graphisme intéressant. Un été, je l’avais achetée pour la lire sur la plage. Marion a adoré le style. Elle a tout lu et ça lui a donné envie de monter sur un vélo. On s’est dit : « pourquoi on ne raconterait pas des trucs comme ça? » On n’avait pas d’expérience dans le journalisme et l’édition, mais on avait des histoires à raconter. » Robin et Marion se sont alors rapprochés d’une petite maison d’édition à qui ils ont exposé leur projet en expliquant leur souhait de maîtriser la distribution, et ça a collé. Ils ont constitué une petite rédaction et ont lancé dans la foulée une collecte de fonds, un financement participatif auprès de ceux qui les suivent. Le succès a été instantané.

Attention, Point de Côté n’est pas un recueil des fulgurances drolatiques des Genoux dans le GIF, même si le ton et l’ironie ont largement infusé cette émanation de papier. « C’est important de balancer entre les articles sérieux, pas forcément drôles, et l’humour potache. C’est du 50/50 », commente Robin Schmitt qui ne cache pas sa fierté d’avoir accouché avec Marion Leyendecker d’un bel objet, riche d’histoires insolites et sans publicité. Pour résumer, le deuxième numéro, « c’est 192 pages de sujets décalés, de grands formats, de belles photos et de textes qui font rire et chialer ». Quatorze articles au total. Du très intello aux blagues ras des pâquerettes.

C’est Jim Walmsley, souvent moqué par Les Genoux dans le GIF, qui a accepté de signer la préface du deuxième numéro de la revue. Du moins qui a essayé, non sans humour. Mais on ne veut pas divulgâcher quoi que ce soit…

Robin a souligné que, l’an dernier, Kilian Jornet avait immédiatement accepté de faire la préface du premier numéro. Le grand champion espagnol l’aurait à ce titre reçu gracieusement chez lui en Norvège, mais « il a quand même commandé la revue. C’est la classe! »

Malgré tout, sur la couverture du numéro 2, c’est bien Kilian Jornet qui est gentiment visé par le clin d’oeil piquant de Point de Côté. On y voit une abeille en gros plan, le dard dressé en avant. Pour la petite histoire, Kilian avait déclaré l’an dernier avoir abandonné l’UTMB à la suite d’une réaction allergique à une piqûre d’abeille, ce qui n’avait évidemment pas manqué de faire sourire Robin et Marion. Qui aime bien châtie bien.

La revue Point de Côté est en vente uniquement sur commande.

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Couverture du premier numéro de Point de Côté.
Couverture du premier numéro de Point de Côté.