Xavier Thévenard : « L’ultra c’est une histoire de mental »

Entrevue exclusive

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Xavier Thévenard à son arrivée à Chamonix, victorieux de l’UTMB 2018 – Photo : Ultra-Trail du Mont-Blanc

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Il a remporté cette année l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Pour la troisième fois. Le Français Xavier Thévenard a pourtant connu une année 2018 contrastée après avoir été disqualifié à 15 km du fil d’arrivée de la Hardrock, qu’il menait largement, pour avoir pris un ravitaillement non autorisé, une gorgée d’eau. Sur cet échec, sur sa méthode d’entraînement, sur ses rivaux, sur l’avenir de son sport et le sien, Xavier Thévenard s’est entretenu avec Distances+. En toute franchise.

Ce n’est pas l’ultra-traileur le plus connu, mais c’est l’un des meilleurs. Un des plus constants. Xavier Thévenard, 30 ans, affiche un solide palmarès (trois UTMB, la TDS, la CCC, l’OCC, les Templiers…), mais il ne cherche pas la lumière médiatique et le bruit des médias sociaux. Il se nourrit de liberté, chérit la solitude, rêve d’une vie simple et trouve la chaleur auprès de ses proches.

Il vit toujours là où il a grandi, dans le Massif du Jura, entre la France et la Suisse. Une station de ski de fond où ses parents avaient une auberge. « Quand tu es gamin et que tu vis là, si tu ne t’amuses pas avec la nature, les journées sont longues. Moi, j’ai passé mon enfance à jouer, à explorer les gouffres, à chasser les papillons, à attraper des serpents », raconte-t-il.

Ski de fond l’hiver, grand air l’été, Xavier Thévenard a basculé vers le trail en 2009, poussé par son ami Sacha Devillaz. L’année suivante, Xav – son surnom – remporte la CCC, l’une des épreuves de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Puis c’est l’UTMB (2013, 2015) et la TDS en 2014. « Je ne fais qu’un ou deux ultras par an, mais je les prépare vraiment, je fais en sorte d’être prêt au bon moment. »

Thévenard, moniteur de ski l’hiver, fan de rock des années 70 toute l’année – Led Zeppelin, Deep Purple, Rolling Stones, The Doors etc… – n’est pas très à l’aise avec la société actuelle qui « cultive le conformisme, la loi du moindre effort. » « Ne pas être en phase avec notre monde actuel, ça me plaît. » 

L’entretien s’est fait par téléphone, Xavier profitant des premières neiges qui ont blanchi le Massif du Jura début décembre.

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Xavier Thévenard dans la nuit de l’UTMB – Photo : Ultra-Trail du Mont-Blanc

Xavier, ton année 2018 a été marquée par ta disqualification à la Hardrock, suivi de ta troisième victoire sur l’UTMB. Tu viens d’apprendre que tu avais été tiré au sort pour la Hardrock 2019. Tu iras dans quel état d’esprit?

Ce sera une nouvelle aventure, sans aucun esprit de revanche. Je vais la faire dans un sens que je ne connais pas (la course change de sens chaque année). Je veux y retourner, finir la course une bonne fois pour toutes. Je vais commencer par les 15 derniers kilomètres que je n’ai pas faits cette année. C’est un bel événement, une course qui a toutes les bonnes recettes pour un bon ultra avec en plus une vraie convivialité, des paysages magnifiques… bref ce que j’aime.

Tu comprends pourquoi tu as été disqualifié?

On me reproche d’avoir bu une gorgée d’eau hors d’un ravitaillement. J’étais avec mon pacer, Benoît Girondel. Les filles (les petites amies des deux coureurs) nous attendaient à peine deux kilomètres après le ravito d’Ouray. On arrive sur la route. On discute. La bouteille est dans le coffre. Je la prends machinalement. J’aurais pu prendre ma flasque, c’était pareil. Et un spectateur nous voit. Fait sa photo. Kilomètre 145, on nous dit : «Il y a Dale (le directeur de course) qui veut vous voir». On attend au moins 10 minutes, on commence à se refroidir. Il finit par arriver, on discute. On n’a pas raconté de bobards, pas essayé de l’entourlouper. Et là, on nous demande de sortir de la course. Direct. Tu ne peux pas faire ça. Le gars, il en chie pendant des heures, il s’est investi dans le projet, et tout. Là tu le disqualifies, tu le sors de course, parce qu’il a bu une gorgée d’eau. C’est une décision mal prise, mais c’est du passé.

Kilian Jornet et François d’Haene ont également été tirés au sort pour la Hardrock 2019

Oui c’est vrai. Il y a aussi Dylan Bowman et Jason Schlarb. C’est très commenté, mais je ne crois pas que les organisateurs soient dans cette optique de compétition qu’on connaît en Europe. Ce n’est pas ça qui les intéresse. Le fait qu’il y ait un beau plateau pour l’édition 2019, je ne suis pas certain qu’eux ça va les transcender comme nous en Europe.

Quelle est la différence entre cette course et l’UTMB ou la Diagonale des fous?

C’est hyper dur en raison de l’effet de l’altitude. Je ne retrouve pas des sensations comme dans les Alpes ou chez moi. Quand j’arrive, j’ai la sensation d’être à plat, et même quand je suis un peu acclimaté, j’ai l’impression de réapprendre à courir, l’impression de jamais être en forme, d’être tout le temps au taquet. Ce qui m’attire c’est d’y retourner et de nouveau comprendre des facettes de mon corps que j’ignore. J’ai envie d’y retourner pour expérimenter ses sensations particulières, mettre mes capacités à l’épreuve. Quand on court à 3200 m d’altitude, tout semble faussé, tu n’as pas de repères. C’est à la fois attirant et très éprouvant. Cette fois, je vais essayer d’y aller un peu plus tôt en espérant faire des globules rouges et éviter les gros coups de barre, les passages à vide.

C’est la seule course que tu as faite en Amérique du Nord?

Oui. Il doit y avoir des coins sympas à découvrir… Mais je redoute beaucoup la chaleur. La Western States par exemple, ce n’est pas pour moi. J’aurais peur de mettre ma santé en jeu.

Que penses-tu des coureurs américains?

Je ne parle pas un poil d’anglais, donc ce n’est pas facile. Pour certains, ce sont d’excellents communicants, ce qui n’est pas mon cas. Anton Krupicka, par exemple, parvient à vivre de ce sport en ne courant plus depuis un moment. Je pense que la pression est moins forte dans les courses aux États-Unis et que c’est peut-être aussi ce qui explique leurs résultats mitigés en Europe sur ultra. Quand tu vois le départ et l’ambiance d’un UTMB, je comprends que ça bouscule.

Est-ce que tu notes une évolution récente du trail, des changements?

Il y a de plus en plus coureurs, et de plus en plus de densité. Il y a des nouveaux coureurs qui performent sur les formats courts, mais pas sur le format ultra. Je crois que l’approche mentale est différente. L’ultra, c’est une histoire de mental. La force mentale tu l’acquiers par l’éducation, ton environnement. Ce n’est pas quelque chose qu’on t’apprend à l’entraînement. Ce sont des notions presque innées que tu dois avoir depuis l’enfance. Je pense que l’on va voir des traileurs se spécialiser de plus en plus. Le mec qui va gagner le Grand Raid (Diagonale des fous) ne sera pas le même qui gagnera l’UTMB. On le voit très bien en vélo, il y a des filières différentes. Moi par exemple je suis une chèvre sur marathon (de montagne). Seul Kilian peut tout gagner…

C’est un modèle?

Il m’inspire. Dans ses valeurs, dans sa manière d’être. Il est trop bien. Il transmet les choses. Tu sens que c’est un passionné, un amoureux de montagne. Là où il est incroyable, c’est qu’il est bon sur tous les formats. Il sait que tout le monde a un regard sur lui au départ de la course. Et il arrive vachement à jouer sur le psychologique.

Tu utilises depuis longtemps un outil spécifique pour doser ton entraînement, la variabilité de la fréquence cardiaque (VFC). Tu peux nous expliquer?

C’est un très bel outil que j’utilise beaucoup. Tous les jours en fait. Avec Benoît, mon préparateur, on analyse mon rythme cardiaque. Si tu ne fais pas attention, tu peux aller loin dans le surentraînement. Avec des outils comme ça, tu peux moins te tromper. Tu sais où tu vas. En 2017, ça m’a sauvé bien des fois. En août, j’avais attrapé un candida (champignon) et ma VFC s’est rapidement dégradée. J’ai adapté mon entraînement en supprimant l’intensité, en courant beaucoup moins. Je suis arrivé à l’UTMB rincé, cramé (il a terminé 4e en 2017). J’ai mis des mois à remonter la pente. J’ai renoncé à la Diagonale et ce n’est revenu qu’en janvier. Mes variabilités sont remontées tout doucement.

Quand le coeur souffre, le corps ne peut pas suivre?

Le coeur est connecté au cerveau par les nerfs et ce qui est dingue, j’en ai fait l’expérience, c’est que la charge mentale, les émotions, influent énormément sur la VFC. Ce n’est pas qu’une histoire de physique et de caisse, c’est surtout une histoire de mental. J’ai traversé un moment où ça n’allait pas super bien avec Amélie, ma copine. Bilan : j’avais la VFC pourrie, je ne comprenais pas, je pensais avoir trop chargé à l’entraînement. Pas du tout… En fait, quand ça s’est résolu, qu’on a causé et que tout est rentré en ordre, comme par enchantement, tout est revenu. Cette histoire me prenait beaucoup d’énergie, ça me procurait de mauvaises sensations à l’entraînement. Des fois, mon corps refuse et ma tête veut. C’est à moi de trouver l’équilibre pour que mon corps récupère, sans être frustré. Courir, c’est un peu une drogue.

Quel est ton programme des prochains mois?

Du ski. À la fois du ski de fond et du ski alpinisme avec quelques courses. Je pense aller faire le mont Fuji au Japon en avril. Ensuite, il y aura la Hardrock en juillet, pour le reste on verra.

Quels sont tes rêves de sportif?

J’aimerais faire l’UTMB dans l’autre sens. Le Lavaredo m’intéresse aussi. Si je n’avais pas été tiré au sort à la Hardrock, j’y serai allé en 2019. Tant que ça se passe bien, je continue. La motivation je l’aurais toujours, la question c’est combien de temps je vais pouvoir vivre de ça? Tout dépendra des jeunes, de ma capacité à rester compétitif.

Et tes rêves d’homme quels sont-ils?

J’ai plein d’idées pour la suite, pas forcément vers le sport. Je me vois bien travailler dans les bois, gérer des chambres d’hôtes, faire de l’agriculture. Je pense beaucoup, quand je cours, à l’avenir, surtout à ce qu’on va laisser à nos enfants… Je m’interroge : est-ce que tous nos déplacements ne sont pas incohérents ? Je suis sensible aux contraintes écologiques, au bilan carbone. Dans 20 ans, on ne pourra plus faire ce qu’on fait aujourd’hui. Notre obsession à l’argent, l’individualisme qui nous entoure… plein de choses qui me froissent. J’en discute avec beaucoup d’amis, et on imagine des choses à l’opposé ce qui se fait aujourd’hui : prendre du temps, faire son jardin, être autonome, indépendant en eau, en électricité. Si aujourd’hui j’arrive à gagner bien ma vie, tout cet argent je le mets de côté. Plus tard, ce sera la possibilité d’être autonome, indépendant et loin de la société de consommation. Beaucoup de nos comportements vont devoir s’arrêter. Je vais m’orienter sur des choses comme ça, une vie en communauté, se donner du temps pour élever des enfants, réaliser des activités qui nous sont chères et qui ont du sens, s’entraider. Je rêve d’un boulot pour vivre, pas pour aller acheter des trucs dans les supermarchés.

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