Francesca Canepa : la championne de l’UTMB a une « trouille » maladive

Entrevue exclusive

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L’Italienne Francesca Canepa, ici avec ses deux garçons, a remporté l’édition 2018 en 26 h 03 min – Photo : Pascal Tournaire / UTMB

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Francesca Canepa a un palmarès long comme le bras, mais c’est cet été, après bientôt une décennie passée à courir sur les sentiers de montagne du monde entier, que la championne italienne a vécu « le plus beau jour de [sa] vie de sportive », lorsqu’elle a remporté l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, à la surprise générale. Pour la première fois ou presque, elle n’a pas eu « la trouille » au départ, et tout s’est passé comme prévu. Même si elle n’avait « pas vraiment prévu de gagner ».

Francesca a également remporté cette année l’Istria 100 en Croatie et terminé 3e du Cappadocia Ultra Trail en Turquie. Elle finit 2018 à une frustrante deuxième place du classement annuel de l’Ultra-Trail World Tour (UTWT), à seulement 15 points de la Chinoise Yao Miao, victorieuse à la CCC et au Hong Kong 100, et 2e au Lavaredo Ultra Trail.

L’athlète de 47 ans, psychologue de formation, ancienne championne de planche à neige, s’est lancée dans le trail il y a 8 ans et s’est rapidement imposée comme l’une des meilleures coureuses en montagne de la planète. L’une des plus constantes aussi. Depuis 2010, selon les courses répertoriées par l’ITRA, l’Association internationale de trail running, elle a terminé 89 épreuves. Elle est montée 73 fois sur le podium, dont 48 fois sur la plus haute marche. Impressionnant!

Parmi ces grandes victoires, outre l’UTMB (170 km /10 000 m D+) elle a gagné deux fois le Tor des Géants (330 km / 24 000 m D+), quatre fois l’Istria 100 (168 km / 6550 m D+), deux fois l’Eiger Ultra Trail (101 km / 6700 m D+) ou encore le Lavaredo (118 km / 6050 m D+).

Sa belle saison 2018 s’est malheureusement terminée sur une jambe. Elle a pris, début décembre, le départ de la dernière course de l’UTWT à Cape Town, en Afrique du Sud, avec une petite tension dans le mollet. « Je pensais que ça passerait avec l’échauffement, mais, dès que j’ai posé le pied sur le premier sentier, c’était fini. Mon mollet a cédé. J’ai entamé la montée, mais je n’y arrivais pas. C’était trop douloureux! » Elle s’est arrêtée là. Handicapée, elle a même failli rater son avion pour rentrer chez elle en Italie tellement elle avait du mal à marcher. « J’ai fait une échographie, les tendons sont bons, il n’y a rien de cassé, on ne sait pas ce que j’ai, il faut attendre que ça passe », nous a-t-elle confié. Alors, pendant ce temps-là, Francesca Canepa va à la piscine, et elle répond avec gentillesse et générosité aux questions de Distances+.

Entrevue d’une championne volubile qui n’a pas confiance en elle, mais qui sait ce qu’elle veut. À commencer par continuer de performer le plus longtemps possible.

Après ta victoire à l’UTMB, malgré ton palmarès phénoménal et notamment une 2e place il y a 6 ans à ce même Ultra-Trail du Mont-Blanc, tu semblais avoir du mal à y croire. Tu ne t’y attendais vraiment pas?

C’était une histoire contre moi-même. J’ai terminé 2e en 2012, mais, après, j’ai abandonné trois fois. Je faisais des erreurs chaque fois. J’avais toujours quelque chose qui n’allait pas (mauvaise hydratation, hypothermie, contracture dans le dos), mais en fait, tout ça, ça se passait beaucoup dans ma tête. Et puis c’est stressant parce que le Mont-Blanc, c’est chez moi. Alors cette fois, avant d’accepter le challenge, j’ai fait une évaluation de ce qui n’allait pas sur cette course et je me suis dit que je devais le faire, mais c’était la dernière fois que j’essayais. Soit ça marchait, soit je ne la faisais plus de toute ma vie. Alors, tout le mois d’août, j’ai fait un travail mental. Je me suis préparée à ne pas avancer, à faire ma course sans me laisser emporter par l’euphorie du départ ou la vitesse des autres coureurs. Ça a bien fonctionné!

C’était quoi la formule magique?

Sur la ligne de départ, d’habitude, j’ai toujours la trouille, pour n’importe quelle course. Je me dis que je ne vais pas être capable, comme quand j’avais 19 ans avant les courses de snowboard. Et en course, je pense toujours que tout le monde est à l’aise. Je n’arrive jamais à prendre conscience que les autres ont mal aussi. Et alors cette fois, quelques minutes avant le départ, j’étais tranquille, je mangeais un gâteau, sans me préoccuper des autres. C’est la seule fois où je n’ai pas regardé le plateau (de coureurs élites). J’avais décidé de m’occuper de ma course et pas de celle des autres.

Tu es d’ailleurs partie tranquillement…

Oui, mais moi, généralement, je vais doucement, je profite. Je ne donne pas tout quand je n’ai pas besoin de le faire, contrairement par exemple à Mimmi (Kotka) qui donne tout ce qu’elle a tout le temps. À Saint-Gervais (km 21), normalement, on ne s’attarde pas au ravito, mais je me suis arrêtée pour boire. J’ai pris le temps. À ce moment-là, j’ai senti que j’étais bien, même si 50 personnes me passaient devant. Tout allait comme il fallait. J’ai commencé à doubler aux Contamines (km 31) et c’est normal, car moi j’ai toujours du mal à mettre la machine en marche. J’ai vu que j’étais efficace et ça m’a donné le moral. J’ai continué sur ce rythme et je suis passée tranquillement devant les autres filles, l’Américaine Kaci Lickteig avant le col de Seigne (km 60), Émilie Lecomte au Lac Combal (km 70). À Courmayeur (km 80, mi-parcours), j’étais 7e ou 8e. Je me suis assise, je me suis changée et je suis repartie. Toujours à mon rythme. Je marchais à très bonne allure. Je remontais les filles, sans savoir qui je doublais. Au Grand col Ferret (km 103), j’avais Caroline Chaverot devant moi, mais je n’étais pas du tout dans l’idée de la rattraper. Elle est plus forte et je voulais vraiment rester à mon allure. Puis elle a abandonné (hypothermie). À Champex-Lac (km 125), j’étais 2e. À partir de là, il fallait continuer, sans se poser de questions.

L'Italienne Francesca Canepa lors de l'UTMB 2018 - Photo : Pascal Tournaire UTMB
L’Italienne Francesca Canepa lors de l’UTMB 2018 – Photo : Pascal Tournaire UTMB

Tu avançais avec la victoire en tête?

Je n’ai pas vraiment pensé à la victoire. Je pensais surtout à Caroline (Chaverot). J’étais très triste qu’elle ait abandonné. Ça devait être horrible pour elle (NDLR : la Française qui dominait la scène de l’ultra-trail a des soucis de santé depuis deux ans qui l’empêchent de performer et même bien souvent de finir ses courses). Si j’avais trop pensé à ça, j’aurais peut-être pu perdre. J’ai gardé ma tactique. Je me sentais très bien, pas fatiguée. À Vallorcine (km 153), j’avais 15 minutes d’avance sur Uxue (Fraile Azpeitia) et j’ai perdu un peu de concentration dans la montée vers la Flégère que j’ai détestée. Ça n’allait pas très bien, alors j’essayais d’avoir des repères en demandant aux gens sur le parcours.

Avec l’expérience que tu as, tu demandes encore des infos aux spectateurs, en sachant que bien souvent, ils ne sont pas au courant?

Je sais que ça ne sert à rien et qu’ils disent n’importe quoi, mais ça m’occupe et ça me fait du bien. Quand on me dit qu’il me reste 2 km avant le prochain ravito, je m’attends à courir encore 10 km, je suis habituée.

Une fois à la Flégère, tu es quasiment arrivée à Chamonix. Il n’y a plus qu’à descendre. Mais toi, tu n’y crois pas encore…

J’ai décidé d’accélérer un peu parce que j’avais peur qu’Uxue me rattrape, et je suis tombée dans la descente comme d’habitude. Dans un ultra, on a du temps, mais on a aussi du temps pour faire des bêtises! J’ai couru plus fort pour finir. Je ne m’attendais pas à gagner. Personne ne s’y attendait. J’ai encore du mal à y croire. Je n’ai pas apprivoisé le fait que j’ai gagné, je dois regarder des vidéos pour me convaincre. Je reste la même qu’avant. Ça ne change rien d’avoir gagné l’UTMB de toute façon puisque j’ai toujours la trouille au départ, même quand je fais une petite course.

Francesca Canepa célèbre avec les spectateurs à l'arrivée de l'UTMB 2018 - Photo Pascal Tournaire UTMB
Francesca Canepa célèbre avec les spectateurs à l’arrivée de l’UTMB 2018 – Photo : Pascal Tournaire UTMB

Avec le recul, comment vis-tu cette grande victoire à l’UTMB?

J’ai le sentiment d’avoir reçu un don de je ne sais qui, de l’univers. J’ai conscience que ça n’arrive pas à n’importe qui. Mais je ne suis pas la plus forte, je ne suis pas une héroïne, j’ai juste gagné une course.

Pas que cette course, ça prendrait un temps fou de détailler ton palmarès…

C’est vrai que j’ai ce palmarès, mais chaque course est différente. On ne sait jamais comment ça va se passer en ultra. Je n’arrive pas à avoir confiance en moi. Des fois, ça m’agace parce que c’est idiot, mais c’est aussi un avantage, car je continue ma quête de progresser. Je ne veux pas que ça me suffise!

En 2019, c’est la Western States qui t’attend notamment…

Ce sera un sacré challenge, car je ne maîtrise pas la chaleur. Je vais devoir essayer de m’adapter à ça. Ça va sans doute me faire encore grandir.

[Lors de cette entrevue, Francesca m’a raconté comment, alors qu’elle était l’une des meilleures snowboardeuses au monde, elle a été poussée vers la sortie par la Fédération italienne de ski parce qu’elle était, lui a-t-on reproché, « trop vieille ».]

Tu remportes l’Ultra-Trail du Mont-Blanc à 47 ans, tes dauphines, l’Espagnole Uxue Fraile Azpeita et la Française Jocelyne Pauly, ont 45 ans. Face à l’armada de jeunes athlètes qui arrivent sur les courses de trail, as-tu à cœur de montrer que l’âge n’est pas un problème dans notre discipline?

Pour moi, la question de l’âge est sans intérêt. En ultra, il n’y a pas d’âge maximal, ce qu’il faut, c’est un mix de capacités. Les jeunes seront évidemment plus rapides sur de courtes distances, mais ça ne suffit pas. Mon problème à moi, ce n’est pas pendant la compétition. C’est plutôt par rapport aux sponsors. J’ai déjà entendu dire que j’étais trop vieille pour représenter une grande marque par exemple. Nathalie Mauclair (NDLR: la Française de 48 ans a été deux fois championne du monde de trail et a remporté l’UTMB et la Diagonale des fous) et moi sommes des exemples à ce niveau-là. On est encore là, on est fortes et on a de la volonté. Je crois que c’est une bonne source d’inspiration pour les gens qui ont 50 ans et qui se pensent vieux. Parce que, non, on n’est pas vieilles!

Francesca Canepa entourée de Uxue Fraile et Jocelyne Pauly - Photo : Pascal Tournaire UTMB
Francesca Canepa entourée de Uxue Fraile et de Jocelyne Pauly – Photo : Pascal Tournaire UTMB

Tu te vois continuer ta « carrière » d’athlète élite longtemps?

J’ai encore envie et surtout je suis encore en forme. Je ne cours pas depuis longtemps donc je ne suis pas usée. J’arrêterai simplement si le plaisir s’en va. Et je n’accepterai jamais que quelqu’un me dise d’arrêter parce que je suis trop vieille.

[En 2014, alors que Francesca tentait de gagner pour la troisième fois d’affilée le Tor des Géants, elle a été accusée sans preuve par un autre coureur d’être montée dans une voiture et d’avoir ainsi gagné quelques kilomètres. Plusieurs témoignages et des photos ont permis de prouver hors de tout doute qu’elle avait été victime de diffamation. Mais elle a été disqualifiée par les organisateurs parce qu’elle n’avait pas été enregistrée lors d’un point de passage où aucun bénévole ne se trouvait apparemment lorsqu’elle est arrivée. Elle a très mal vécu cette période, durant laquelle elle a dû se défendre de ce qu’elle n’avait pas fait. La médiatisation de ce couac monumental a entraîné une suspicion sur la championne, qui en subit encore les conséquences.]

Est-ce que tu as pensé arrêter la compétition après le Tor 2014?

Non, mais ça m’a fait mal longtemps. Au début, j’ai essayé de survivre. J’ai continué de me battre pour qu’il n’y ait plus le moindre doute, parce que je ne suis pas une voleuse, je suis honnête. Personne ne voulait s’associer à moi. Mon sponsor m’a lâchée et je n’avais pas les moyens de faire les grosses courses comme je le voulais. Personne ne m’a soutenue, à part Caroline (Chaverot) qui a dit publiquement qu’elle ne me voyait pas comme une voleuse et une menteuse. Au début, face au mépris, je me sentais comme si j’étais vraiment montée dans une voiture. Le plus difficile, c’est de surmonter tout ça. 2015 a été une année terrible, je n’ai rien fait (NDLR : objectivement, c’est faux, elle a participé à au moins 10 courses, dont 8 podiums. Elle a entre autres gagné l’Istria 100 et le Cappadocia Ultra Trail). Aujourd’hui, c’est vrai que ça me fait d’autant plus plaisir de gagner l’UTMB. J’ai gagné toute seule. Je me suis battue. Ça n’a pas été facile de continuer. Ceci dit, je sais bien qu’à Chamonix, on continue de faire des suppositions, ça revient tout le temps dans l’esprit des gens.

Quelles sont tes courses favorites?

Oh, je ne sais pas… L’UTMB, j’aime bien évidemment parce que c’est chez moi (elle est originaire de Courmayeur) et que ce sont les sentiers que je préfère, pas trop techniques, avec de longues montées et de longues descentes où entre les deux on peut courir. Et j’aime aussi l’Istria, pour les mêmes raisons et parce que j’ai gagné quatre fois là-bas (péninsule de l’Istrie, en Croatie). Mais, en fait, il suffit qu’il y ait de la forêt et des single tracks… Ce que je déteste, ce sont les pierres.

Quelle course rêves-tu de gagner?

Mon seul rêve est d’arriver à faire une autre course comme ça s’est passé à l’UTMB, avec le même esprit. J’adorerais réussir à faire trois courses sans problème comme ça dans une année. Ça fait vraiment du bien.

Après une période de convalescence et de récupération, Francesca Canepa devrait reprendre son entraînement, qui ne repose sur aucun plan et qui privilégie les sorties de deux heures maximum, avec en ligne de mire la Transvulcania, la Volvic Volcanic Experience et la Western States. « Je fais au jour le jour, dit-elle, et il est bien trop tôt pour que j’arrête un calendrier. »